Taille du texte: + -
Accueil > Comprendre le monde > Holocauste > Israël et la Shoah > Israël et la Shoah

Holocauste

Programmation spéciale à l'occasion du 61ème anniversaire de la libération des camps. La dernière lettre, Hollywood et la Shoah, Vision de l'impossible. (...)

Holocauste

02/09/08

Israël aujourd'hui : La vision de la Shoah

Plus de soixante ans après l'extermination des Juifs, un vif débat secoue l'Allemagne sur ce chapitre de son histoire et sur le travail de mémoire (la construction du monument à la mémoire de l'Holocauste en 2005 et du Musée juif en 2001, la polémique, close entre-temps, autour des thèses de l'écrivain Martin Walser contre la " honte éternelle, la construction ", l'affiche très controversée de Lea Rosh sur l'Holocauste). Avec le temps qui passe et l'arrivée de nouvelles générations, on observe maintenant un plus grand détachement par rapport à ce passé, même si, bien évidemment, le sujet reste toujours très sensible et que l'extrême droite allemande fait des avancées inquiétantes.

Entre-temps en Israël, ce traumatisme collectif, qui naguère soudait encore la société, fait l'objet d'une controverse. Fait d'autant plus notable que, pour citer les termes de Moshe Zuckermann, historien à Tel Aviv, " dès le départ, Israël s'est vu comme une "police d'assurance" que le peuple juif avait dû contracter après l'Holocauste " et que " toute sa culture politique était essentiellement basée sur la mémoire de l'Holocauste ". Il y a encore quelques années, la commémoration, qui est aussi une affaire d'Etat en Israël, n'était remise en question par personne, elle était " soigneusement gardée comme une sorte de sanctuaire national-sioniste ". Depuis quelques années, certains juifs orthodoxes ou ultra-orthodoxes se risquent, en public, à une tout autre interprétation de l'Holocauste, qui serait le châtiment de Dieu en réponse à l'émancipation juive et au sionisme politique. Pour eux, la création de l'Etat hébreu est une immixtion dans la rédemption du peuple juif, certes voulue par Dieu, mais pas avant l'avènement du Messie.

Dans la société israélienne d'aujourd'hui, d'autres voix expriment tout aussi ouvertement leur vision de l'Holocauste dans le dessein de l'instrumentaliser à des fins politiques. Certains Juifs séfarades formulent des reproches préoccupants : la discrimination ethnique en Israël serait "une sorte" de Shoah culturelle. Que penser aussi des graffitis " Ashkénazim " qu'on peut lire sur les murs de Tel Aviv (détournement du mot "ashkenasim", "ashkénazes" désignation hébraïque des Juifs originaires d'Europe, par opposition à ceux qui furent chassés de la péninsule ibérique en 1492 par le rajout d'un "z" évoquant le mot nazi) ? L'intelligentsia séfarade peste contre l'Etat d'Israël, qualifié par eux de construction occidentale dominée par les ashkénazes, accusés de mener une campagne d'extermination culturelle contre les séfarades. Du côté arabe, on entend dire, entre autres, que l'Holocauste serait utilisé par les Israéliens pour relativiser l'oppression dans les territoires occupés.

Voilà, sommairement, quelques-unes seulement des opinions en présence en Israël. Cette fragmentation de la commémoration de l'Holocauste montre à quel point le fossé se creuse entre Israéliens, dans une société qui, apparemment, ne ferait plus bloc si elle n'était pas exposée à une menace extérieure. Il apparaît de plus en plus clairement que les immigrés russes (un million de personnes !) ont une autre vision de la Shoah que, par exemple, les ashkénazes depuis longtemps installés dans le pays. L’instrumentalisation a, elle aussi, pris récemment de nouvelles dimensions, ce qui s’est manifesté d’une manière particulièrement aiguë lorsque les colons de la bande de Gaza se sont épinglé une croix de David orange pour marquer leur statut de « victime » en prévision de leur retrait de ce territoire.

Pour Moshe Zuckermann, les origines de cette évolution sont à chercher dans la mise en place du processus de paix au début des années 90, qui a fait " s'effriter le ciment du discours sécuritaire idéologisé depuis des années ". Pour la première fois, les contradictions et les conflits potentiels de la société israélienne, qui, même s'il ont été occultés pendant des années, étaient pour ainsi dire programmés, peuvent remonter aujourd'hui à la surface : les divergences ethniques, le clivage de plus en plus grand entre les classes sociales, les dissensions qui ne se limitent plus maintenant à de simples querelles théoriques, entre Juifs religieux et Juifs séculiers, mais aussi la question brûlante (surtout pour les Arabes israéliens, mais pas seulement pour eux) de savoir si Israël conçoit son avenir comme l'Etat des Juifs ou comme l'Etat de tous ses citoyens".

Certes, chez les « Israéliens », la deuxième Intifada a quelque peu soudé les clans mais ce rapprochement a été éphémère : on peut s’attendre à ce que les anciens conflits ouverts reviennent au premier plan à plus ou moins brève échéance. D’ailleurs ce « front » apparent n’a au fond rien changé, la fragmentation des discours est la même, comme celle du regard porté sur la Shoah.

 
Lire aussi à ce sujet : (en allemand)
"Die Parzellierung der Shoa-Erinnerung im heutigen Israel. Vom historischen Ereignis zum Gegenstand ideologischer Projektion" de Moshe Zuckermann
(Professeur de sociologie, d'histoire et de sciences politiques à l'Université de Tel Aviv, directeur de l'Institut d'histoire allemande), september 2001

Biographie :
Mosche Zuckermann est né à Tel Aviv en 1949. De 1960 à 1970, il vit à Francfort. Après son retour en Israël, il fait des études de sociologie, d'histoire et de sciences politiques à l'Université de Tel Aviv. Il écrit son mémoire de doctorat en 1988 sur " La Révolution française dans l'historiographie allemande avant la révolution de mars (1848) " (Directeur de thèse : Prof. Saul Friedländer). Depuis 1990, il a une chaire au Cohn Institute for the History and Philosophy of Science and Ideas (TAU). Il est directeur de l'Institut für Deutsche Geschichte (TAU) depuis février 2000.

Ses principaux sujets de recherche :
L'histoire et la philosophie des sciences sociales et de l'anthropologie ; l'Ecole de Francfort ; l'esthétique et la sociologie de l'art ; l'influence de l'Holocauste sur la culture politique en Israël et en Allemagne.

Edité le : 23-01-06
Dernière mise à jour le : 02-09-08


+ de Comprendre le monde