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Ken Yamamoto - ...à commencer par les machines à écrire

« Je suis tout à fait pour que les fous ne puissent pas s’emparer d’armes dangereuses…
à commencer par les machines à écrire. » (Frank Lloyd Wright)
Ils sont assis là et attendent en vain,
chialant et merdoyant
sur leurs bureaux et machines à écrire,
tactactac.
Campés là, la main moite dans l’entre-cuisses,
campés là dans les crépuscules, attendant ;
attendant de l’action,
attendant une réaction,
attendant une réaction en chaîne,
attendant des soulèvements et des feux de steppe,
assis là jusqu’à ce qu’ils capotent
et flanchent sur le côté
dans leurs tristes visions.

Disparaissons d’ici
Voilà toujours la première ligne
C’est l’enfer,
toujours la dernière ;
tous les poèmes sont divisibles par zéro
le résultat, en lettres grasses et épaisses :
Attention, fragile !
Les voilà donc, accroupis,
rêvant de haute trahison jusqu’à défaillir
et pourtant, ils se sentent trahis,
vendus et savent pourtant :
Tout doit disparaître.

Les stocks, les excédents de production,
les réserves, les articles en soldes.
Tout doit disparaître.
Les promotions, les fins de série,
les nouveautés et le second choix.
Tout doit disparaître.
Les introvertis, les mouvements de jeunes,
les modèles à voir et à suivre.
Tout doit disparaître.
Tout doit disparaître.
Tout doit disparaître,.
car c’est l’enfer
Rester là. Rester en trop. Rester allongé.

Les voilà donc, assis, à trembler et grelotter,
Les mâchoires qui claquent et les os qui grincent,
alors qu’ils devraient savoir
que chaque issue n’est rien d’autre qu’une fuite
par de nombreux détours.
La nuit, dit-on,
les yeux des primates s’éclairent, dans le sommeil,
sous les paupières irriguées de veines rougeoyantes,
parce qu’ils s’abandonnent à des rêves
et ne savent rien des machines à écrire
parce qu’ils s’allongent pour dormir
au lieu de s’entourer de murs
pour ensuite foncer dedans tête en avant,
jusqu’à ce que les fissures lentement
s’élargissent en cratères et crevasses.

Les voilà donc, tapant
de la poésie thermométrique dans les tripes,
des nuits blanches, des millénaires durant.
Ce langage ordurier est carié,
cancérisé et métastasé,
il passe les lèvres comme la bile,
gélatineux comme toujours,
il enferme ce qui pourtant devrait être dévoilé,
un glougloutement étouffant,
guère rien d’autre…

Et quand dans toutes les cellules
le calme revient, ils sont là,
fourbus et abattus,
accroupis et croupissant,
ils pianotent, découragés, oppressés,
renfermés sur eux-mêmes,
et attendent,
attendent,
attendent qu’une muse peut-être
ne vienne se déshabiller devant eux
et plonge avec chaleur sa langue
au fond de leur gosier,
leur lèche tendrement le cou,
et ils prient de toute leur âme
pour que ce baiser ait le goût
de l’impact ultime de la chute.

S’accroupir, se tapir, pianoter et attendre.
Et ailleurs ?
Ailleurs, une muse se tranche
réellement une oreille,
mordille les cordes de la guitare électrique,
l’arrose d’essence et craque une allumette,
prend des tessons pour graver sur sa poitrine
le nom de Nancy en grandes lettres,
de ses dents arrache rageusement la tête d’une chauve-souris,
verse des litres d’absinthe et baigne dans du sang de cochon,
sous mescaline, joue en riant à Guillaume Tell avec l’amour
et VLAMM !!! lui explose la tête,
pose des bombes portant l’inscription NON !!!,
sautille sur scène en braillant dans des habits de femme,
fonce, à l’état éveillé, vers des abîmes en voiture de course,
démolit des chambres d’hôtel, s’arrache les cheveux,
se rend en riant à la dernière session photo
et ressort de l’autre côté,
ressort de l’autre côté,
ressort et se noie dans la baignoire,
s’étouffe dans son dégueulis,
avec une charge de chevrotine
se balance la cervelle contre le mur,
avale tout un tube de somnifères,
ou se pend.

Sur son t-shirt ensanglanté on lit :
Fuck the System,
Nique la Police,
Nevermind the Bollocks,
Dieu est un sadique,
Hasta la victoria, siempre,
Et chaque issue n’est qu’une voie de secours
Par 1000 détours.

Pourquoi ? demandent les grands titres, pourquoi ?
Et Freud répond,
un rictus inquiétant sur son visage :
Eh bien, vous savez,
le bonheur est une variable d’une instabilité extrême…
et personne ne comprend la réponse
et personne ne se satisfait de la réponse
et personne n’apprécie la réponse
et peut-être que la question était trop bête pour lui.
Ils sont donc là, blottis, pianotant et attendant,
tactactac
et sur la page blanche d’habitude, on lit :

Emmène-moi…emmène-moi…emmène-moi…
Les soirs tombent, les matins pointent
encore et toujours.
Le calme revient dans les cellules,
la nuit les yeux luisent,
la nuit ils croupissent là jusqu’à ce qu’ils capotent
et flanchent sur le côté
et quelqu’un ressort de l’autre côté,
ressort de l’autre côté,
ressort et tape sur son clavier
d’ici au bord du gouffre il n’y a même pas un pas…