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Cinéma muet

Une danseuse entretenue par un député de droite aime en secret un syndicaliste. Un film de Jacques Feyder censuré en 1929.

Cinéma muet

01/10/07

1916 : Le tournage d’INTOLERANCE

par Billy Bitzer, chef opérateur (extraits)


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Avant d’entreprendre Naissance, nous avions terminé un autre film : La Mère et la loi. Cette histoire moderne, dans laquelle Bobby Harron et Mae Marsh étaient tous les deux éblouissants, contait les vicissitudes de la classe ouvrière. Pour moi, c’était l’un des meilleurs films que nous ayons jamais réalisés, et j’espérais que Griffith le ferait sortir. Mais celui ci avait maintenant l’intention de surpasser Naissance, que tous les critiques avaient acclamé comme un chef d’oeuvre, et il projetait de mettre en scène un grand film dans des décors babyloniens, à l’instar de Judith de Béthulie. Et comme il avait toujours présente à l’esprit la réussite triomphale de la chevauchée des membres du Ku Klux Klan, il me demanda si je pensais pouvoir obtenir des effets aussi spectaculaires avec un troupeau d’éléphants. Enfin, M. Griffith, lui répondis je, où prendrons nous les éléphants ?

C’était évidemment impossible, étant donné les problèmes d’acheminement qui se posaient en cette période troublée – nous étions en temps de guerre mais il trouva quand même le moyen d’en faire figurer dans le film : les murailles de Babylone sont en effet couronnées d’éléphants cabrés, sculptés dans la pierre !

Cependant, M. Griffith n’avait nullement l’intention de se contenter de narrer un épisode d’histoire babylonienne ; c’est que les critiques qui avaient taxé Naissance de racisme lui avaient infligé là des reproches cuisants, et il avait même écrit un opuscule sur la question : The Rise and Fall of Free Speech in America (Grandeur et décadence de la liberté de parole aux Etats-Unis), dans lequel il justifiait son point de vue. Il voulait à tout prix riposter à ces attaques par le film le plus ambitieux jamais réalisé sur le thème de l’intolérance. Griffith disposait maintenant de plus d’argent qu’il n’avait jamais rêvé d’en avoir, et il résolut en fin de compte d’entremêler, en les racontant simultanément, quatre histoires distinctes, traitant toutes du même sujet, le fanatisme, et se déroulant à quatre époque différentes de l’histoire de l’humanité. La mère et la loi, cette narration des faits authentiques d’une grève contemporaine, lui fournissait son premier épisode, après quoi, se replongeant dans l’antiquité, il voulait montrer la chute de Babylone, orchestrée par les Perses.

Quant aux deux autres… Eh bien, il aborderait le problème du peuple Juif, victime du sectarisme depuis l’origine des temps. Pour tout ce qui concernait l’épisode hébreu, on conseilla à Griffith de consulter un rabbin qui habitait Los Angeles. D. W. consacra beaucoup de temps au Rabbin Myers, et c’est ainsi qu’il fit la connaissance de sa famille, et en particulier de sa fille, la belle Carmel ; celle-ci obtint d’ailleurs l’autorisation paternelle de jouer dans le film, ce qui devait être le début d’une belle carrière. Tous les détails des noces de Cana reçurent la caution du Rabbin Myers, de même que les costumes et les décors de toute la séquence censée se dérouler en Judée. Comme quatrième sujet, Griffith avait choisi d’évoquer les persécutions religieuses subies par les protestants français, et qui avaient abouti au massacre de la Saint-Barthélemy. Il avait prévu de lier ces divers épisodes en faisant intervenir Lillian Gish tout au long du film, y apportant de la sorte une touche finale sur laquelle je reviendrai par la suite. [...]

Soixante filles furent engagées pour faire les anges. Elles étaient vraiment adorables dans leurs longues robes blanches, avec leurs petites ailes et leurs visages frais et juvéniles, tous plus jolis les uns que les autres. Alors on ajusta sous leurs robes les ceintures de sangle que Mrs Brown, puis les câbles furent fixés aux ceintures, et nous essayâmes notre dispositif. Tout dépendait en effet de ce câble bien frêle. Seulement, voilà : la ceinture remonta sous les bras de certaines filles, tandis que sur d’autres, elle glissait... Nous entreprîmes malgré tout de tirer doucement sur le fil pour faire monter nos jeunes filles, mais à ce moment là, elles se mirent à tournoyer en l’air comme des folles, tout en piaillant. Et avant que nous ayons eu le temps de dire « ouf », quelques unes s’évanouissaient, d’autres se mettaient à vomir, et il fallut en redescendre la moitié pour les ranimer. Je me pris alors à songer que, si ça continuait, dans cette scène, on verrait plus d’anges morts que de cadavres de soldats.

Nous nous efforçâmes de convaincre certaines de nos petites malades d’essayer une nouvelle fois et nous remplaçâmes celles qui ne voulurent pas se laisser faire. Ce qui voulait dire davantage de fil téléphonique, encore de l’argent et toujours plus de travail. Nous revîmes alors l’ajustage des ceintures de sorte qu’elles ne tournent pas et restent en place, et puis, en demandant à un homme de se mettre sous chaque ange avec un câble de contrôle, nous obtînmes que ces demoiselles se sentent un peu plus en confiance et qu’elles gesticulent un peu moins. Grâce à mon chariot de travelling, je pouvais me déplacer en dessous d’elles avec ma caméra. Mais on ne peut pas dire qu’elles donnaient vraiment l’impression d’être à l’aise en vol..

Nous y passâmes une journée complète et nous recommençâmes brièvement au cours du tournage de l’épilogue, du cataclysme final qui prophétise le bombardement de New York et la fin du monde si les hommes ne parviennent pas à faire régner la paix universelle. Tout ce travail et tous les soucis que nous avions eu avec les anges se réduisirent à un plan flash qui ne doit pas durer sept secondes en tout. Mais quand quelque chose passait par la tète de M. Griffith, on le retrouvait à l’écran. [...]
Griffith recommandait toujours aux acteurs de rester au sens propre du terme – dans la peau du personnage qu’ils interprétaient dans ses films, et de garder leur costume en quittant le plateau. Cependant, lors du tournage d’Intolérance, nos standardistes reçurent des quantités de protestations véhémentes émanant des vieilles familles de Hollywood. C’est que Howard Gaye, toujours revêtu de son déguisement, arborant une belle barbe et les cheveux traînant sur les épaules, grimpait dans sa Ford et faisait le tour de Hollywood en reluquant les petites filles.
Non, mais vous voyez le Christ descendre Hollywood en Ford ! s’indignaient les vieux indigènes. Howard étant toujours très correct sur le plateau et n’ayant jamais ennuyé la moindre fille, selon nous, il n’y avait qu’à lui conseiller de se changer avant de quitter le studio. Il expliqua à Griffith qu’il avait seulement voulu faire enrager les puritains locaux, et nous n’entendîmes plus parler de l’affaire. Mais peu de temps après nous avoir quittés, avec l’argent qu’il avait économisé, il fonda sa propre compagnie. C’est ainsi que des jeunes filles vinrent le voir pour jouer dans ses films. Jusqu’au jour où une jeune personne de quatorze ans porta plainte contre lui – à tord ou à raison – et qu’il fut expulsé et renvoyé en Angleterre. Lorsque l’accusation eut été dûment motivée, son nom disparut du générique d’Intolérance. [...]
Personne n’enviait son rôle à Lilian Gish. Elle avait eu la vedette dans Naissance, et se reposait un peu sur ses lauriers. Dans ce film, c’est elle qui balançait le berceau de la vie éternelle, qui, je cite : se balance pour l’éternité, unissant Ici et Maintenant à Ce Qui Doit Être, jusqu’à l’au-delà. De ce symbole du temps éternel et qui passe sans jamais s’arrêter, Griffith voulait faire le fil conducteur entre ses quatre histoires. Ce leitmotiv devait apparaître cinq ou six fois tout au long du film. Je trouvai, lors du tournage, de ces plans, l’occasion de mettre au point une nouvelle lentille spécialement fabriquée pour moi par Zeiss-Tessar. Je ne demandais à Lilian que de s’asseoir, être belle et me laisser faire. Mais ce symbole du berceau devait quelque peu gâcher le film; c’est que personne n’y comprit rien. [...]
 
Extraits de Billy Bitzer : his story (Farrar, Straus and Giroux, New York, 1973) Traduction française / D.W. GRIFFITH (sous la direction de Patrick Brion) © Centre Georges Pompidou / L’Équerre, Paris, 1982 [p. 67- 76]

Edité le : 01-10-07
Dernière mise à jour le : 01-10-07