- Le délire paranoïde
Le délire paranoïde est une tentative de reconstruction du monde extérieur. Les “thèmes” qui l’accompagnent sont des idées de dépersonnalisation et la modification de la perception de soi-même. Parmi elles, on trouve la dysmorphophobie, une crainte excessive concernant l’intégrité du corps. D’où l’importance dans Le locataire de l’obsession de Trelkovsky (Roman Polanski) quant à la dent dans le mur, ou encore de sa fascination pour l’histoire d’un homme démembré à la suite d’un accident auquel on refuse l’inhumation de son bras.Le délire se construit également sur l’idée de transformation corporelle. Celle-ci se manifeste dans une tendance à longuement contempler sa propre image, nommée “signe du miroir” et notée chez les schizophrènes en rapport avec l'angoisse de dépersonnalisation et de perte de l'identité. Dans le film, Trelkovsky se regarde de plus en plus fréquemment dans le miroir de son armoire à glace, au fur et à mesure de son identification progressive avec Simone Choule.
Le délire s’accompagne en outre d’idées de déréalisation, de la modification de la perception du monde extérieur. Le film décline ce motif pathologique en offrant au spectateur le point de vue du malade, sa vision de la réalité, où les voisins se transforment en monstres à la langue fourchue, pour ne citer que cet exemple. La transposition littéralement “théâtrale” de ce thème spécifique du délire paranoïde par Polanski à l’écran donne lieu à une scène finale mémorable dans laquelle Trelkovsky perçoit la façade de son immeuble et ses fenêtres, comme un théâtre avec des loges occupées par ses voisins, ses collègues, son amie Stella, venus assister à son suicide. Comme l’indique notamment cette scène, qui représente l’apogée d’une série d’évènements similaires, l’idée de déréalisation est intimement liée à des idées de persécution, caractéristiques elles aussi de ce type de délire. Ainsi le petit employé polonais, “naturalisé français“ comme il s’acharne à le souligner par peur du rejet et de la persécution, en vient-il de plus en plus à s’imaginer être la victime d’un complot destiné à le pousser au suicide, complot essentiellement orchestré par ses voisins diaboliques.
Tout semble vouloir le conduire à sa déchéance. Il s’agit là d’un syndrome supplémentaire, le syndrome d’influence: le malade est persuadé qu’un milieu extérieur ou une personne cherche à imposer sa volonté au malade, à contrôler ses actes ou sa pensée. Dans Le locataire, ses éléments sont l’appartement de Simone Choule qui semble pousser le protagoniste à s’identifier à la jeune femme, au même titre que le propriétaire du bistrot qui enjoint Trelkovsky à boire du chocolat chaud à l’instar de Simone Choule et qui “l’oblige“ à fumer des Marlboros comme elle.
La tentative de suicide de Trelkovsky est inexorable, puisque dans le domaine de l’affectif le délire paranoïde entraîne une angoisse majeure avec répercussion comportementale qui implique l’agressivité, des idées dépressives fluctuantes et la tentative de suicide.
- Le délire paranoïaque
La psychose paranoïaque se différencie de la psychose paranoïde de par sa structure : elle se caractérise par un délire chronique systématisé, c’est-à-dire une construction logique et cohérente (contrairement au délire paranoïde), un délire interprétatif et à thème de persécution, survenant sur une personnalité paranoïaque. Le délire d’interprétation, la paranoïa, représente un type de délire paranoïaque. Le thème qui l’accompagne est la persécution. Les mécanismes qui l’expriment sont interprétatifs (tout est objet d’interprétations : situations, mimiques, gestes d’autrui, le discours) et hallucinatoires.
La structure du délire est systématisée, le délire est cohérent, ce qui entraîne la conviction de l’entourage. La construction du délire se fait en réseau, avec un enrichissement progressif qui implique des multitudes d’interprétations dans de multiples domaines : professionnel, affectif, social. Ainsi Trelkovsky n’éprouve-t-il au départ de méfiance que pour ses voisins, pour ensuite se sentir persécuté au travail par ses collègues qui s’amusent d’un fait divers où un voisin a abattu un locataire pour dérangement nocturne, par le propriétaire du bistrot et enfin par son amie Stella.
Le délire a un retentissement sur la vie sociale, avec parfois un isolement important. Trelkovsky se met à déambuler seul à travers la ville, à s’asseoir des heures durant sur une chaise dans son appartement, déguisé en Simone Choule, enfin il va se prendre une chambre d’hôtel pour fuir le monde. Trelkovsky (Roman Polanski) incarne dès lors un mélange de deux catégories de personnalités psychotiques, la personnalité paranoïaque et la personnalité schizoïde, dont les qualités s’entremêlent et se complètent. En voici les profils (nous n’avons retenu que les points concernant le personnage du film) :
La personnalité paranoïaque- Le sujet s’attend sans raison suffisante à ce que les autres l’exploitent, lui nuisent ou le trompent.
- Il est préoccupé de doutes injustifiés concernant la loyauté ou la fidélité de ses amis ou associés.
- Il est réticent à se confier à autrui en raison d’une crainte injustifiée que l’information soit utilisée de manière perfide contre lui.
- Il discerne des significations cachées, humiliantes ou menaçantes dans des commentaires ou des évènements anodins.
- Il perçoit des attaques contre sa personne ou sa réputation, alors que ce n’est pas apparent pour les autres.
La personnalité schizoïde- Incapacité à éprouver du plaisir
- Froideur, détachement ou émoussement de l’affectivité
- Incapacité à exprimer aussi bien des sentiments chaleureux et tendres envers les autres que de la colère
- Intérêt réduit pour les relations sexuelles
- Préférence marquée pour les activités solitaires
- Préoccupation excessive par l’imaginaire et l’introspection
Tatjana Marwinski
En savoir plus: Focus sur "Le Locataire" > Le Paris maronnasse et asphyxiant de Roman Polanski







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