Peu de réalisateurs vivent néanmoins la modernisation des structures de production comme un appel à l’utiliser et à s’y familiariser, pour œuvrer ensuite à un cinéma plus personnel, mais plutôt une manière plus performante de réaliser des petits films d’horreur et de nouvelles comédies dénuées d’autres enjeux que le divertissement saisonnier. Les révélations ont donc été peu nombreuses, quand l’écho international rencontré par les films plus ambitieux et moins convenus de Penek Rattanaruang (dont la dernière œuvre en date, « Vagues invisibles », a sérieusement déconcerté le public de la Berlinale cette année, lors de sa présentation) n’a que faiblement porté en direction des studios thaïlandais.
A ses côtés figure Apichatpong Weerasethakul, communément appelé « Joe » par ceux qui, au sein de l’équipe internationale associée à l’auteur pour l’aider à mener à bien ses projets, craignent de passer pour des dyslexiques. Ce jeune cinéaste a déjà tourné quatre longs métrages, tous atypiques. Le dernier en date, « Tropical Malady » (2004), relève à la fois de l’œuvre abstraite et du conte pour enfants, où les singes parlent aux hommes et les hommes se métamorphosent en tigre.
Né en 1970, A.W. suit des études d’architectures et poursuit sa scolarité à Chicago, où il apprend le cinéma et découvre le genre expérimental. Il est invité ensuite en résidence au Palais de Tokyo à Paris, où il peut divulguer ses premiers courts métrages et quelques installations vidéo. Venu d’une petite ville d’où il a cherché à s’échapper, A.W. continue toutefois d’entretenir un rapport privilégié à la nature et notamment la jungle, quand ses études lui ont fourni la possibilité d’éprouver son sens de l’espace, qu’il choisisse de tourner dans la forêt ou au beau milieu d’un grand centre urbain, comme dans la première partie de « Tropical Malady ». Erudit et cosmopolite, le cinéaste reconnaît un besoin de retourner en Thaïlande afin de trouver l’inspiration. A l’écoute de la végétation, de ses bruissements et de ses sonorités, ce promeneur du cinéma avoue pourtant aimer rester chez lui afin de réfléchir posément à ses projets, préservé ainsi de l’agitation et des distractions extérieures. La rumeur prétend que durant les tournages, c’est même son assistance qui se charge de crier « action » à la place de ce garçon calme. Il se démarque de ses confrères dès son premier long métrage, « Mysterious Object At Noon » (2000, disponible en DVD chez MK2 Vidéo), déjà situé dans la campagne thaïe et quelque peu à Bangkok. Débutant par une série d’entretiens, le film choisit de démultiplier les récits successifs, qui se superposent, puis se recouvrent. L’enjeu est simultanément conceptuel et très libre, car le réalisateur ne veut pas établir de différences entres les types de cinéma et se méfie de l’abstraction en tant que mode créatrice. Si son cursus l’isole de l’industrie du cinéma en Thaïlande, Apichatpong Weerasethakul ne réagit pas en manifestant le même sectarisme. En 2003, il a accepté la réalisation de « Satreelex, The Iron Ladies », une commande d’un studio où il parodie de vieux films thaïs proches de ceux qui lui avaient permis de connaître ses premiers émois de spectateur, lorsqu’il était enfant.
« Satreelex, The Iron Ladies », une sorte de récréation destinée en priorité au marché du DVD, alors que « Tropical Malady » a connu les honneurs de la compétition cannoise, montre l’habileté du cinéaste à détourner la bande dessinée, le roman-photo, la sitcom, le vidéoclip et même le spot publicitaire, au travers d’une comédie joyeusement outrancière et queer. A l’instar de Pedro Almodovar ou de John Waters et contrairement à certains de ses confrères thaïlandais, la relecture des genres par Apichatpong Weerasethakul à des fins de divertissement révèle davantage d’un principe de plaisir et d’un réservoir à idées que de la routine du cinéma commercial. Par le biais d’une compétition de volley-ball, prétexte à façonner une imagerie d’un mauvais goût très étudié, le réalisateur procède d’une accumulation des gags qui rejoint la liberté formelle de « Tropical Malady ». Les sportifs travestis, protagonistes du film et moutons noirs de la compétition, figurent aussi les traditionnels outsiders du cinéma, ceux qui finissent immanquablement par l’emporter.Cette comédie surprendra bien entendu ceux qui avaient découvert l’auteur avec « Blissfully Yours » (béatement vôtre) en 2002. Inspiré de la réalité sociale de son pays, ce récit structuré en diptyque suit le parcours d’un immigré clandestin venu de Birmanie et résolu au silence. Il souffre d’un problème cutané, mais ne veut rien révéler à son médecin, de peur d’être démasqué et reconduit à la frontière, un postulat qui tord le cou à la pose mutique et stéréotypée des films asiatiques. Le jeune homme se « libère » de sa propre peau et s’évade de son statut illégal en se plongeant dans la forêt. Il s’éloigne de la société des hommes par un geste dont la naïveté est revendiquée : la création de son propre monde. Voilà pourquoi « Blissfully Yours » est un film singulier. Le spectateur l’observe comme il peut observer selon son entendement une nature filmée avec majesté, sans que cela ne confine à un geste naturaliste. Le réalisateur maintient lui-même que : « Si vous passez plusieurs fois dans la journée à côté du même arbre, il ne vous procurera pas la même sensation suivant les moments ». La rêverie est constamment sollicitée, car la réalité s’avère une nouvelle fois incompatible avec la quête du bonheur, insaisissable et éphémère. Si, depuis, « Tropical Malady » lui a apporté la consécration, « Joe » n’a sans doute pas fini de transcender les déconvenues de l’existence.
Julien Welter






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