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« Rose » 11 mai 2007 à 29h40 - 08/05/07

A l’écran comme à la ville

Interview de l'actrice Corinna Harfouch


Dans le film « Rose », Corinna Harfouch montre comment l’amour permet de mener sa barque tant bien que mal. Entretien avec la comédienne sur son rôle et son expérience de mère.

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Avec élégance, elle virevolte entre les grands théâtres et les petites salles, entre télévision et cinéma (« La chute », « Helen, Fred et Ted », « Le parfum »). L’éventail des rôles qu’elle a incarnés à l’écran est impressionnant. En février dernier, Corinna Harfouch a reçu en Allemagne la Caméra d’or de la meilleure comédienne. Dans cette fiction diffusée sur ARTE, le personnage qu’elle campe, une mère qui élève seule trois (grands) garçons, a du mal à les laisser prendre leur envol. ARTE Magazin a rencontré à Leipzig la comédienne d’ex-RDA.

Dans le film « Rose », vous jouez une mère émancipée. Vous sentiez-vous à l’aise dans ce rôle ?
Ecoutez, j’ai à peu près son âge, j’ai moi-même grandi dans une petite ville, j’ai aussi trois enfants, de trois pères différents. Et comme Rose, j’ai vécu avec mes enfants dans un squat. Mais c’était en RDA, et donc pas un squat « politique ». On était forcé de réquisitionner un logement : il était impossible d’en obtenir un normalement.
Le fils cadet de Rose est un teuffeur qui fume de l’herbe, les deux autres garçons sont, eux aussi, de plus en plus indépendants. Est-ce difficile pour une mère d’accepter d’être quittée par ses enfants ?
Il est extrêmement pénible pour une mère de passer la main quand les enfants sont encore à un âge où on a encore tendance à leur dénier leur indépendance. Pourtant, Rose leur accorde sûrement plus de libertés que ce qu’elle a connu elle. C’est pour leur bien, mais c’est quand même difficile, car cette liberté, il faut bien qu’ils en fassent quelque chose. Sortir de son rôle de mère est horriblement dur. Dans ma vie personnelle, c’est exactement ce qui se passe : je lutte pour ne pas me mêler de tout ce qui m’entoure. J’envie Rose pour un trait que j’ai bien aimé dans son personnage : elle peut aller droit à la confrontation avec ses enfants ; moi, j’en serais incapable.
Vous montrez bien ce qui tiraille Rose : elle a un grand cœur pour ses fils, mais aussi ces accès de colère contre elle-même et contre les autres…
Oui, c’est une espèce de va-et-vient que je connais bien dans ma vie personnelle : on fonce tête baissée, et puis on est rattrapé par sa mauvaise conscience. Ensuite, si on veut rectifier le tir, on est déjà happé par l’étape suivante. Est-ce qu’être mère, ça s’apprend ? Je ne crois pas. On se jette à l’eau, et, d’un seul coup, on a une énorme responsabilité ! C’est aussi une manière de se connaître soi-même, dans la plus grande brutalité. On apprend par exemple qu’on n’est pas qu’amour, qu’il arrive tout bêtement qu’on n’aime pas son enfant… Pour moi, le plus grand et le plus beau des défis dans la vie, c’est d’avoir un enfant et de l’élever.
De nos jours, de nombreuses mères de famille ont une vie active en parallèle, dans des conditions parfois difficiles. Que pensez-vous du débat actuel sur la compatibilité entre vie de famille et vie professionnelle ?
Je pense qu’il est important de travailler. C’est comme ça que j’ai fait ; c’est comme ça que ma mère a fait. C’est à l’Etat de faire en sorte qu’il soit possible de mener les deux choses de front. Aussi parce que c’est très sain pour les enfants. Autrefois non plus, les enfants n’étaient pas surprotégés. Les femmes travaillaient dans les champs et l’enfant suivait le mouvement. Aujourd’hui, un enfant met une éternité à quitter le foyer familial ! Il faut faire son apprentissage dans la vraie vie, pas dans une situation artificielle ! Et puis la vie d’une mère ne peut se limiter à communiquer avec un enfant toute la journée. Cela finit par peser. Pourtant, les enfants ne sont pas pesants du tout, au contraire, c’est magnifique, la relation avec les enfants ! Les voir, s’en éloigner et les revoir, c’est ça qui est bien.
Mais c’est sans doute plus simple aujourd’hui, parce que chacun peut, jusqu’à un certain point, organiser sa vie à sa façon...
Mais il faut d’abord la trouver, cette façon ! La chose la plus importante que j’aie essayé d’apprendre à mes enfants, c’est que la sécurité n’existe pas : tu peux tomber malade demain, et tout part en fumée. En revanche, ce qui existe, c’est la passion. Et le cœur. Ce sont des choses qui vous tiennent vraiment en vie et qui vous donne du bonheur. On ne peut être heureux, je crois, que si l’on ne mise pas sur la sécurité, mais qu’on tente de savoir ce que l’on recherche.
Rose semble avoir franchi cette étape. Elle a choisi sa famille et l’écriture de romans de gare. Mais ses fils ne lui laissent pas un instant de répit : elle va demander conseil à sa copine… et tombe sur son fils à moitié nu. On doit se sentir un peu abandonné, non ?
C’est l’expérience de toutes les mères. Voir grandir les enfants, cela donne tant d’énergie – et puis, un beau jour, ils vous quittent. Ce sont aussi les « petits départs » qui font si mal. Je me souviens très bien de ces moments où je me suis dit soudainement : rien ne sera plus comme avant. Cela fait penser à sa propre mère, qu’on a dû faire souffrir dans les mêmes conditions.
…sans le savoir…
…et sans le vouloir. C’est le cours des choses. Les liens sont si forts, quelle que soit la relation qui s’est mise en place. Et puis les chemins se séparent, et, dans ces moments-là, on ne sait pas encore que l’après peut apporter quelque chose de bon. Un de mes fils veut aller passer une année en Inde. Je trouve cela formidable. Je suis contente pour lui et pour moi. Mais c’est quand même inconcevable !
Vous jouez régulièrement des personnages bourrés de contradictions. C’est un choix ?
Il m’est impossible d’imaginer des personnages ou des gens réels sans contradictions. Je me connais bien et j’examine les gens autour de moi avec beaucoup d’attention. J’aime montrer à travers mes personnages que la vie est complexe. Et que l’être humain n’est pas un bloc. Il y a tant de possibilités !
Ce qui se vérifie dans le choix de vos rôles, si différents.
C’est ce qui fait le charme de ce métier : on découvre tant de choses, mais cela reste un jeu, sans risque pour ainsi dire. Je trouve ça fantastique. En RDA, c’était plutôt : tu vas à l’école et tu fais des études ou tu apprends un métier que tu gardes ensuite toute ta vie. J’ai toujours eu horreur de cette vision. Tu n’en es qu’au début et tu vois déjà la fin... Cela me plaît que les jeunes d’aujourd’hui doivent rester tout le temps en mouvement. Mais c’est aussi très difficile, car la vie ne vous pousse pas d’elle-même dans telle ou telle direction.
Vous avez déclaré un jour que vous souhaitiez être « plus légère » dans vos rôles. Que vouliez-vous dire ?
Autrefois, j’avais un penchant pour la tragédie. Dans ma vie privée aussi, je verse souvent dans le drame, même si je sais que ce n’est pas une vie. Ce n’est pas la bonne méthode, car la vie est toujours faite d’une succession de hauts et de bas. Je suis très heureuse d’avoir pu jouer Rose, car le film montre une chose : après une période sombre, on peut être sûr que le soleil reviendra. C’est comme ça qu’on arrive à mener sa barque. La vie ainsi faite, et c’est comme cela que je veux la montrer.
PROPOS RECUEILLIS (en allemand) PAR BETTINA REICHMUTH POUR ARTE MAGAZIN

Edité le : 08-05-07
Dernière mise à jour le : 08-05-07