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« J'ai peur de tout dans la vie, sauf de filmer »

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« J'ai peur de tout dans la vie, sauf de filmer »

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Dancer in the Dark - 01/09/08

A propos de la comédie musicale

par Lars von Trier


« Ça paraissait si simple de faire une comédie musicale. C’est une idée que j’ai toujours eue. Mais qui sait faire une comédie musicale ? J’essaie souvent de me remémorer la fascination que j’éprouvais enfant devant les comédies musicales à la télévision, celles avec Gene Kelly notamment. Elles étaient toujours très attrayantes et j’ai voulu tenter de recréer cette sensation. Je ne regarde plus beaucoup de comédies musicales mais j’en ai vu des tonnes. Bien sûr, mes parents étant communistes, pour eux toutes les comédies musicales étaient des niaiseries américaines…

Les comédies musicales font partie du genre mélodrame, je suppose, mais celles que j’ai vues enfant n’étaient jamais vraiment dangereuses. On ne pleurait pas. Les comédies musicales, comme les opérettes, se caractérisent par leur légèreté. En tant que genre, elles n’exigent pas beaucoup de vous - quasiment rien. Les premières comédies musicales que j’ai vues étaient très légères. Après, il y a eu le fantastique " West Side Story ”, avec une histoire plus dramatique.

La différence entre un opéra et une opérette, c’est que l’opéra traite de sujets plus graves. " West Side Story ” ressemble plus à opéra que, disons, " Singing in the Rain ”, où tout le drame de Debbie Reynolds se résume presque au fait de rater… ou non sa carrière. Normalement, il se passe des choses légères dans les comédies musicales. Avec " Dancer in the Dark ” je voulais que tout soit pris aussi sérieusement que dans un opéra. Avant, les gens pleuraient à l’opéra. Je crois que c’est un art d’être capable de susciter une telle émotion avec quelque chose de si stylisé. J’adorerais en éprouver autant pour quelqu’un qu’on tue avec une épée en carton…

Je ne suis pas particulièrement fier des petits trucs que j’ai utilisés dans les numéros de comédie musicale… J’aime l’idée que Selma ait des rêveries, son aptitude à percevoir de la musique dans les bruits quotidiens mais je ne suis pas très fier de ne pas avoir osé rendre ça plus net, de ne pas les avoir laissés chanter sans raison. Le problème, c’est que si la musique tombe du ciel, on a tendance à faire comme dans le " Muppet Show ”, tout le monde lève les yeux pour voir où sont les violons. Ça enlève un peu de douleur et de danger à l’ensemble. Je voulais de l’émotion et je voulais communiquer cette émotion, on a donc utilisé ce truc, j’espère que ça fonctionne.

Ce film découle de l’association de deux " formes ” : les scènes musicales et d’autres scènes, quasi documentaires. Je me suis dit qu’il serait intéressant d’opposer le style documentaire à la comédie musicale, en fait j’agis par admiration pour ce que représente la comédie musicale - je n’essaie ni de subvertir ni de détruire quoi que ce soit. Je veux l’enrichir en y incluant une émotion sincère. C’est un si beau cocktail, l’émotion et la musique. Et puis je trouve intéressant de prendre la comédie musicale au sérieux. Gene Kelly l’a fait, dans une certaine mesure, et puis il y a eu " West Side Story ” évidemment. La plupart des comédies musicales ne sont là que pour divertir mais elles peuvent contenir tellement plus selon moi.

La technique consistant à se servir d’une caméra à l’épaule et de la vidéo a été étendue aux séquences musicales pour préserver l’effet aléatoire, la qualité du " direct ”. En utilisant une série de caméras fixes au lieu de régler un plan avec une seule caméra, on doit pouvoir ne PAS contrôler la scène. Avec beaucoup de caméras, on a des surprises, exactement comme lorsqu'on travaille caméra à l’épaule. Pour appliquer à la danse cette façon de filmer plus " déliée ” utilisée dans " Breaking the Waves ” et " Les Idiots ”, je crois qu’il fallait commencer par là. Ce n’est certes pas parfait; ça a été une sorte de coup d'essai, mais les 100 caméras nous ont permis d’avoir des plans qu’on n’aurait pas eus si on s’était servi d’un story-board, quelques ‘moments privilégiés’.

D'ailleurs, on aurait pu utiliser plus de caméras - on en avait 100 - on aurait pu en avoir 100 de plus. En tous cas, cette technique a prouvé qu’on a là un moyen abordable d’aboutir à une valeur production relativement élevée. Dans une scène, ils ont dansé deux jours de suite avec 100 caméras. Si on avait eu une seule caméra et un story-board, ça aurait pris deux semaines.

Si j’avais fait une comédie musicale un peu plus tôt dans ma carrière, je l’aurais réalisée de manière très traditionnelle, avec beaucoup de travellings et de plans de grue; c’est logique, c’est ainsi qu’on associe image et musique. Aujourd’hui, où j’ai tendance à établir mes propres règles, je me suis dit : " Faisons le contraire, utilisons seulement des caméras fixes. ” L’idée étant d’avoir plus de surprises, de contrôler moins. Comme une retransmission ou un spectacle en direct, pas quelque chose de filmé. Si vous regardez un concert, un artiste chantant sur scène, par exemple, vous vous sentez proche parce que ça n’a pas été élaboré. Vous ne voyez peut-être pas la différence, mais vous la sentez. Au cinéma, les gens ont tendance à ne pas aimer le direct parce que c’est comme à la télévision ou au théâtre. Mais la direction que j’ai prise ces derniers temps correspond plus à cet esprit en fait. L’idéal aurait été de tourner tous les numéros de chant et de danse en direct, d’accepter les erreurs. Björk a eu une très bonne idée au début, elle pensait que les chansons devaient être chantées et enregistrées en direct, mais malheureusement on n’a pas réussi à le faire. La logistique nécessaire s’est avérée beaucoup trop compliquée.

Le style de la musique est le résultat d’une collision entre Björk et moi. C’est elle qui connaît la musique mais le film parle d’une femme qui aime les même comédies musicales que moi autrefois. Le gros problème, quand vous faites une comédie musicale, c’est de décider quelle musique prendre, je n’en avais pas la moindre idée. C’est là où Björk entre en lice et j’aime beaucoup la musique qu’elle a créée. J’ai dû apprendre à apprécier certains morceaux mais je l’aime beaucoup, c’est une part importante du film. Je n’aurais pas pu rêver meilleure interprète. La veille du tournage, je me suis rendu compte que j’avais oublié une chose : faire faire un essai à Björk. Mais son interprétation est incroyable, ce n’est pas joué, c’est senti.

C'est cette collision entre individus, cultures et approches différentes, qui rend les films intéressants. Quand Catherine Deneuve m’a écrit une lettre en me demandant si elle pouvait avoir un rôle, j’ai dit " Bien sûr ! ”. Ça paraissait logique de lui proposer le rôle de la ‘partenaire’ de Björk, l’autre moitié de ce couple très étrange et je les aime bien ensemble. Même si la comédie musicale est un truc fondamentalement américain, il en existe aussi des européennes, je connaissais celles avec Catherine Deneuve. Dans une certaine mesure, quelques scènes de ces films m’ont inspiré.

" Dancer in the Dark ” se passe en Amérique, puisque c'est là d’où viennent les comédies musicales. Je n'y suis jamais allé et je n’irai probablement jamais parce que je ne prends pas l’avion. Mais c’est un pays mythique pour moi. On a tourné en Suède, dans des endroits qui pourraient ressembler à l’Amérique, peut-être est-ce plus intéressant que d’y être vraiment allé.
Je me rappelle souvent " L’Amérique ” de Kafka. Il n’y avait jamais mis les pieds et, aux premières pages du roman, quand il entre dans le port de New York, il décrit la statue de la Liberté portant une grande épée… j’ai toujours trouvé ça très poétique.

Je crois qu'au Danemark la plupart des gens sont étrangers à la peine de mort. Non pas que les Danois soient plus humains que les autres, c’est juste une tradition étrangère aux Scandinaves. La punition est quelque chose de fondamentalement illogique mais je suppose qu’il en faut pour qu’une société fonctionne. En revanche, la peine de mort n’est pas une punition, c’est plus une vengeance. Et c’est dangereux de laisser l’état se mêler de vengeance. Je suis profondément contre la peine de mort. D’un autre côté, les scènes d’exécution sont un cadeau de Dieu aux réalisateurs. C’est très efficace. Si vous voulez être martyr, il faut mourir…

L’exécution de Selma fait partie du mélodrame, ça et sa cécité. Il n’y avait aucun problème de cécité dans le premier script que j’ai envoyé à Björk. Mais ensuite j’ai vu ce magnifique dessin animé de Warner Brothers datant des années 1930, très intelligemment fait. Un policier de New York trouve une poupée et l’apporte à la femme qu’il aime pour sa fille. L’enfant joue avec la poupée, assise sur le perron, et la laisse tomber. Quand elle va la ramasser, elle tape du pied devant elle sans regarder le sol - c’est tout ce qu’on voit mais on comprend instantanément qu’elle est aveugle. C’est extrêmement efficace, très fin.

Toute l’idée repose sur le fait que l’enfant n’a jamais vu sa mère, ni la ville, et il y a beaucoup de bruits autour d’elle. C’est très proche de l’histoire de " Dancer in the Dark ”. La fillette imagine que la poupée prend vie, l’emmène visiter toutes ces choses. Elle imagine que le bruit du métro est celui d’un grand huit, qu’il y a des fleurs partout, ce qui est faux évidemment puisqu’elle vit dans un taudis à New York. Et puis elle imagine qu’elle voit sa mère… c’est très beau, très mélodramatique.

Je crois que plus je travaille, moins ma propre personne est impliquée. Si vous travaillez vraiment avec un personnage, un acteur, c’est comme si vous faisiez un documentaire. Vous ne concevez pas une chose, vous observez une chose déjà présente. Comme il ne s’agit pas uniquement de ma petite personne ou de choses qui se passent dans mon petit esprit torturé, peut-être que le travail devient plus accessible. »

Edité le : 27-10-05
Dernière mise à jour le : 01-09-08