Les premiers souvenirs de ma vie vont intervenir quelques semaines à peine après le débarquement de "42". Nous sommes retournés dans notre propre maison à quelques kilomètres de là, en face d'un petite église...
Mes souvenirs formidables les voilà : c'est un camp américain de plusieurs centaines ou milliers de GI's adossés à la maison. Dans ce camp, j'étais devenue un peu leur "mascotte". Chacun de ces jeunes soldats était ravi de me promener. Je revois, tant d'années après, le camp, les cuisines tenues par des soldats noirs, les haut-parleurs qui diffusaient du Glenn Miller, les véhicules militaires...
Le commandant du camp m'accueillait avec beaucoup de gentillesse et m'embrassait. Et comble du bonheur, on me donnait : bonbons; chocolats, lait, denrées alimentaires que je rapportais dans ma famille...
Je venais tout juste d'avoir trois ans. Je n'ai rien oublié, ni les noms : Allan; Ted, Michael.. etc... ni les lieux, ni les bruits, ni les odeurs...
Qu'ont-ils fait? que sont-ils devenus?
Et si j'aime tant le jazz, je pense que je le leur dois. Je sais aussi qu'un matin en me levant... ils n'étaient plus là... J'ai abondamment pleuré et je me suis sentie trahie...
De même, Jacques Giraudon – également au Maroc - se souvient avec émotion de l’efficacité qui régnait sur la base aérienne de Meknès qu’utilisait l’US Air Force :
En novembre 42, lors du débarquement des troupes américaines au Maroc, j'avais cinq ans et mon père, militaire de carrière (aviation), était cantonné à la base aérienne de Meknès, ville de l'intérieur. Je me souviens de ce soir là où nous avions dû occulter toutes les fenêtres avec du papier kraft, un peu huileux car il provenait de l'emballage des moteurs d'avion, en attente d'un hypothétique débarquement, voire d'éventuels bombardements car nous ignorions quelle serait l'attitude de ces nouveaux arrivants!
Seule la lampe à pétrole éclairait la table autour de laquelle ma mère s'affairait et je ne devais sans doute pas comprendre grand chose à ce qui se passait. Une fois les Américains installés sur la base aérienne, je revois mon père conduisant une jeep, en en décriant la tenue de route mais s'émerveillant aussi, lors de la maintenance des premiers avions de chasse américains, que chaque pièce mécanique soit dotée d'un numéro d'inventaire permettant de la retrouver aisément... ce qui le changeait de la pagaille qui avait présidé au repli de son escadrille en 39!
Jusqu'en 1944, je pourrais ainsi me familiariser avec les avions de combat qui vont participer à la suite des opérations (en 46 d'ailleurs, nous rentrerons passer l'été en France et je ferai le voyage dans la tourelle du mitrailleur de queue d'un bombardier Halifax!... j'en garde un souvenir émerveillé!) : une photo me montre d'ailleurs sur mon vélo devant un Spitfire! Et maintenant, il me reste un ballon de football américain, une balle de base-ball, quelque revues de propagande américaine et là, sur mon bureau, encadré, le dollar qu'un certain Jay Fischer de l'armée américaine (qu'est-il devenu?) me dédicaça le 2 août 1944, lors de son dernier repas à la maison et avant de s'envoler vers d'autres cieux.
Ces contacts, parfois furtifs, ne furent pas toujours encouragés par les familles qui craignaient que leurs enfants (voire leurs jeunes filles…) fréquentent les troupes américaines – une expérience que vécut Danielle Armengaud :
L'armée américaine m'a prise dans ses bras...
Chaque fois que je dis cela autour de moi, je suscite l'étonnement et pourtant... C'est l'été 1943 à Mostaganem. Les Américains ont débarqué depuis quelques mois et mon père sous-officier rentre de Tunisie où il vient de vivre les moments les plus difficiles des trois longues années de guerre qu'il fera encore avec ses tirailleurs. La victoire et le retour à la maison sain et sauf... j'ai trois ans, ma soeur en a cinq nous sommes sur les photos deux petites filles ravissantes, mon frère né juste avant le départ en novembre 42 est un bébé au bras de sa mère, c'est l'euphorie des retrouvailles. Au fond du jardin, contre le mur d'enceinte et à perte de vue derrière, l'armée américaine a installé un camp. Mon père qui parle anglais les découvre et dans l'enthousiasme (il venait d'avoir des contacts avec eux en Tunisie et avait même servi d'interprète quelquefois), monté sur une chaise, un escabeau , Dieu sait sur quoi d'ailleurs, nous fait passer ma soeur et moi par dessus le mur et nous voilà au grand dam de ma mère qui n'était pas vraiment d'accord dans les bras de ces soldats attendris et rieurs. Je me souviens très bien, ce qui est surprenant, de ces garçons dans les bras successifs desquels nous sommes passées, parce que probablement les réticences de ma mère m'avaient effrayée mais surtout ensuite pour toutes ces friandises dont ils nous ont comblées avant de nous rendre par dessus le mur, enchantées et ravies à nos parents ! Chewing-gums, fameux bonbons percés, chocolat... J'ai toujours pensé que les visages noirs m'avaient effrayée mais y avait-il vraiment des noirs mêlés avec les blancs ou ai-je lu trop de livres, vu trop de films, comment savoir?
Les souvenirs... j'ai mis des années avant de resituer dans l'Histoire ce petit moment de bonheur si chaleureux sur le visage de mon père. Nous étions dans une telle ignorance, dans un tel silence qu'il faudra, bien des années après sa mort que je retrace ce qu'il n'a jamais raconté, par ses carnets, ses notes et surtout cette intarissable et quotidienne correspondance avec ma mère.
Comme le dit Ken Burns, c'est là que se situe l'histoire la vraie, celle des anonymes qui ont fait glorieusement mais discrètement leur guerre dans la droiture et plus tard l'amertume et à quoi bon? Le silence... irréparable. Même aujourd'hui dans sa propre famille on ne sait plus rien.
Malgré ces réticences, la présence alliée en général et américaine en particulier suscita, en règle générale, une grande amitié. Elle incita également de nombreux jeunes à s’engager dans les armées françaises qui combattirent sous commandement américain en Italie puis en France, itinéraire qu’emprunta René Ambrosino. De fait, ce jeune Français ne tarda pas à placer ses talents d’interprète – et de cuisinier – au service de ses compagnons d’armes :
Le 8 Novembre 1942 j’étais à ALGER. J’avais 18 ans. Ce jour là pour la première fois je voyais des soldats américains. Le visage noirci, le fusil pointant vers le sol ils avançaient en rasant les murs. Craignant de rencontrer des résistances ils semblaient un peu éberlués par nos cris et acclamations de joie. Après les jours sombres de 1940, enfin la libération de l’Europe allait pouvoir commencer. La campagne de Tunisie bouclée. Je me retrouvais quelques mois plus tard sous l’uniforme américain faisant partie du Corps Expéditionnaire Français en Italie rattaché à la 5è Armée Américaine commandée par le Général Clark. Les victoires de nos troupes en Italie : Garigliano, Cassino, Castelforte, Rome, Espéria, Pico, Sienne marquent les étapes de la résurrection française.
Personnellement, j’éprouve une grande gratitude à l’égard de l’équipage de ce Sherman qui un jour m’a tiré d’une situation où j’ai bien failli y laisser la peau. Une anecdote qui donne un aspect de nos relations avec nos camarades américains : lassés du ravitaillement rations K, rations U, beans and vegetables, nous faisions preuve d’ingéniosité pour améliorer l’ordinaire. Pour ce faire nous faisions les poulaillers (excusez mais c’était la guerre). Avec la farine récupérée dans un convoi indou bombardé, du corned beef sauté à la poêle avec des oignons, nous fabriquions de délicieux chaussons. A Acquafondata, nous faisions l’admiration des artilleurs américains de la batterie voisine qui venaient partager notre repas avec un menu digne des plus grands chefs. Poulet, steaks de chèvre, chaussons, etc. Bien dans la tradition française. Comme je parlais un peu anglais, j’ai quelquefois été détaché comme agent de liaison radio avec mon unité auprès d’un bataillon de l’infanterie américaine. Avec mes camarades américains nous vivions dans des trous because les tirs intensifs de l’artillerie allemande. Ils me parlaient de leur famille, de leur ferme, de leur maison, de leur fiancée.
Le 8 Août 44, j’embarque à Tarente sur le Cameronian et débarque avec les commandos le 15 Août à Saint Tropez. La puissance américaine faisant son oeuvre, nous franchissons la frontière allemande le 1er Avril 1945. Honneur d’être les premiers soldats alliés à fouler le sol d’Allemagne. La France est libre. L'Amérique a payé chèrement par le sang versé de ses enfants. Ne l’oublions pas. Pour l’Amérique, même aujourd’hui la France c’est Lafayettte. La France devrait se dire que l’Amérique c’est la Liberté.
De même, mais sur un tout autre plan, Gérard Sanchez, d’abord employé par la Royal Air Force, s’embaucha à 14 ans dans les services de blanchisserie hôtelière, aux côtés de son père :
Mon père m’embauche dans son équipe de *Blanchisserie hôtelière*, qui venait d’être réquisitionnée par le « War Shipping Administration », dans le but de blanchir le linge des bateaux transport de troupes, matériel etc., principalement des *Liberty Ships*. Il s’agissait du linge de bord : draps, couvertures, serviettes de bains ou de cuisines, tabliers, et non de vêtements.Les bateaux étaient à quai, ou souvent, au mouillage, en rade. Nous allions à bord prendre le linge sale, mis en sac – après l’avoir compté !!- et devions procéder immédiatement au lavage et *calandrage séchage* car nous ne savions jamais quand le bateau repartait. Nous étions avertis par messager et devions être prêts *sur l’heure*. Le travail était très dur, grimper la *coupée* avec un sac de 50 draps sur l’épaule –à moitié sec !- …
Décharger la camionnette sur le quai au milieu d’une attaque de l’aviation allemande…
Mais j’avais des compensations très agréables : Le *Chief Steward* m’invitait chaque fois au carré de l’équipage pour *reprendre des forces*, j’ai découvert, selon l’heure : les œufs au bacon, le *cheese-cake*; la côte de porc- purée-compote de pommes et le coca-cola !!! (en pleine période de restriction).
Beaucoup de marins étaient à peine plus âgés que moi. Quand j’apprenais, par le *War Shipping Administration* que tel navire avait été coulé, je revoyais les visages de ces jeunes gars – avec qui j’avais travaillé dans la cale de leur bateau – qui me parlaient de leur « country » et de leur fierté d’être citoyen d’un pays libre...
C’était la dure réalité de la guerre, difficile à admettre pour un garçon de mon âge.
En d’autres termes, la libération de l’Afrique du nord marqua une première étape dans la rencontre des Français et de leurs libérateurs américains. Mais les événements qui se déroulèrent en métropole à partir des débarquements de Normandie puis de Provence marquèrent un net changement d’échelle : des millions de Français furent désormais au contact d’un monde dont ils ignoraient tout.
Acte deux : la seconde campagne de France (juin 1944-1945)- Libération, liesse, émerveillements







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