Aharon Appelfeld : La Shoah a été mon enfance. Il y a eu des moments de peur, des moments de désespoir, mais aussi des moments merveilleux de silence, de contemplation, de joie, de pensée que je retrouverai mes parents, que je partirai en vacances…. Comme j’étais un enfant, la Seconde Guerre Mondiale fut pour moi tel un conte, un conte coloré, et comme tout conte, extrêmement effrayant. J’ai vu le Mal dans sa pureté, et le Bien dans sa noblesse. J’ai vu des hommes sous forme d’esprits mauvais, des hommes qui n’en sont pas, qui torturent d’autres hommes. Et j’ai vu de bons esprits, qui avaient une apparence humaine ; cet homme qui vous a tendu une tranche de pain alors que vous étiez sur le point de mourir, ou cette chrétienne qui vous a fait entrer dans sa maison…
Tsili est un roman, un roman bouleversant qui vous met les larmes aux yeux en échappant à tout sentimentalisme, tout mélodrame. Tsili, c’est le nom de la petite fille héroïne du livre, le double féminin de l’enfant Appelfeld.
Metropolis : Est-ce que c’est plus facile de transposer des morceaux de son enfance dans Tsili avec une petite fille que ça l’eût été de le raconter comme quelque chose qui soit sa vie ?
Aharon Appelfeld : Oui. Cela m’a aussitôt donné une certaine distance. Ce n’est plus moi, c’est Tsili. Cette distance permet de voir avec plus d’acuité, de clarté, car lorsque vous parlez de vous, il y a toujours le danger de tomber dans un certain sentimentalisme, d’avoir pitié de soi, de faire de soi un héros. En éloignant cela de moi, je suis entré dans la dimension artistique.
Metropolis : Dans un langage de Français éduqué, catholique, je lis : la survie d’un homme comme vous à travers, à l’âge que vous aviez, à travers les camps, l’errance solitaire, ça relève d’un miracle. Pensez-vous que ce soit un miracle, votre survie ?
Aharon Appelfeld : Il y a plusieurs langues. Lorsque je parle la langue de mes parents, celle d’une pensée rationnelle, le mot « miracle » existe à peine dans leur vocabulaire. Mais lorsque je parle de mes parents, ou plutôt de mes grands-parents, le mot « miracle » vient à l’esprit, bien sûr, car dans leur monde le miracle existait. La génération de mes parents a voulu s’éloigner du judaïsme. La génération de mes parents, qui se considéraient comme européens et étaient persuadés que l’Europe les accueillait à bras ouverts, cette génération est celle de la grande déception. Mes grands-parents, qui habitaient dans les Carpates, étaient des Juifs traditionalistes…. J’étais fasciné par leur foi, leur abnégation, leurs synagogues en bois, et par leur prière silencieuse…Et tout comme je suis un rationaliste profond, je suis aussi un homme croyant, car le fondement émotionnel et sensitif de mes grands-parents est présent en moi.Tsili, comme Appelfeld, a survécu et a rejoint ces étranges groupes de Juifs survivants des camps qui, pendant des mois, marchent à travers l’Europe vers les plages d’Italie où ils attendent un bateau. Des bateaux qui vont les emmener vers une destination dont ils ne savent rien, sauf que c’est la Terre Promise. Dans cette longue errance, Tsili-Appelfeld va partager le destin de ces gens qui lui sont étrangers. Il ne connaît personne dans cette communauté où se mélangent les désespérés et ceux qui sont avides de vivre, les bons, les méchants, les religieux, les voleurs, les joueurs, ceux qui veulent tout oublier et ceux qui n’y arriveront jamais, tous unis vers un destin nouveau : Israël.
Aharon Appelfeld : J’avais presque 14 ans en arrivant en Israël et je me suis demandé qui étaient mes parents, qui étaient mes grands-parents, pourquoi étais-je dans un pays chaud et dur, et pourquoi travaillais-je dans les champs au Kibboutz ? Que m’était-il arrivé ?
Je suis arrivé en Israël à 14 ans, je ne savais presque rien. L’allemand, jusqu’à huit ans environ, a été ma langue maternelle. L’entourage était ukrainien, le régime était roumain et avec mes grands-parents je parlais yiddish. Je possédais des restes de langue, et une expérience de vie très dure. Très vite, j’ai perdu ces langues, le peu qu’il en restait, et j’ai adopté l’hébreu. L’adoption d’une langue telle que l’hébreu n’est pas une chose facile, et j’ai lutté pendant des années avec elle. J’aime l’hébreu : c’est une langue simple, logique, concise ; une langue minimaliste… une langue qui convient à mon vécu apocalyptique. On ne peut parler d’une expérience telle que la mienne avec une langue qui est trop chargée de culture.
Metropolis: Comment et pourquoi avez-vous choisi de devenir écrivain ?
Aharon Appelfeld : Ce ne fut pas un choix. C’était une nécessité. Je suis arrivé seul en Israël, je n’avais personne : le papier est devenu mon ami. Avec lui je pouvais commencer à dialoguer. C'est-à-dire : au commencement fut le journal… la volonté de faire le lien entre ce qui s’était passé, ce qui m’était arrivé, et les mots. Je ne suis pas venu en littérature avec une grande richesse culturelle. J’y suis venu comme un homme pauvre, un homme qui appelle au secours.
Metropolis: Est-ce que vous avez eu un combat vers l’écriture, est-ce que ça a été difficile d’arriver à écrire ce que vous imaginiez ?
Aharon Appelfeld : Sans aucun doute. Ce fut une lutte. J’ai lutté pour relier les mots au vécu, des mots choisis avec soin, des mots qui ne se tiennent pas au centre, mais qui permettent au sentiment et à la pensée de s’élever. Le danger, en littérature, est que les mots recouvrent la pensée et le sentiment. C’était une lutte pour conserver le silence : le silence entre les phrases, le silence dans le paragraphe, pour que l’ensemble pénètre le cœur du lecteur, avec les dits et les non-dits.
Metropolis : Vous avez écrit : « Un Juif doit contempler ». Pourquoi est-ce qu’un Juif doit contempler, et pourquoi est-ce qu’un Juif doit contempler plus que… qu’un goy ordinaire ?
Aharon Appelfeld : La contemplation, cela veut dire que vous contemplez ce qui vous entoure, vous l’absorbez, puis vous scrutez à l’intérieur, vous scrutez votre âme. Dans la mystique juive, la contemplation est un certain degré spirituel. La contemplation, ce n’est pas regarder, c’est prendre de l’extérieur et intérioriser. C’est quelque chose qui, me semble-t-il, est bon aussi pour l’écrivain. Chaque être peut parvenir à ce degré, et s’il le souhaite, je pourrai facilement le lui enseigner.
Metropolis : Vous dites : "arriver à la Genèse secrète", dans L’amour soudain, c’est lié à votre arrivée vers l’écriture, qu’est-ce que c’est qu’arriver à la Genèse secrète ?
Aharon Appelfeld : La Genèse secrète, cela veut dire l’originel, le mythologique, ce qui précède l’intellect… cette strate de l’âme par laquelle nous sommes reliés à nos parents. A travers eux, nous nous abreuvons des croyances de la tribu dont nous sommes issus. La littérature n’est pas la sociologie, la psychologie… ce n’est pas la politique ni le journalisme. C’est descendre, et toucher ce qu’il y a d’archaïque en nous.
Dans Le temps des prodiges, l’un des personnages principaux, Bruno, revient vers la terre où a vécu sa famille, en Roumanie, ou plus exactement en Bukovine… Ce livre a été écrit en 1978, et Appelfeld n’est revenu là-bas qu’en 1986. Il avait donc imaginé et raconté ce retour avant de le faire.
Aharon Appelfeld : J’ai repoussé le voyage du retour, et c’est seulement il y a quelques années que je suis retourné là-bas. L’écrivain américain Thomas Wolfe a écrit un livre intitulé "You can’t go home again". Ce qui a été perdu est perdu à jamais. Mais ce qui reste enfoui – les souvenirs de ces lieux, de la maison de mon père, la maison de mes grands-parents - cela est demeuré en moi. Et leurs maisons, et tout ce que ces maisons contenaient est avec moi, tout le temps. C’est ainsi qu’il y a l’éphémère, et il y a ce que l’on nomme l’éternité.
Metropolis: Aharon Appelfeld, quand on vous écoute, quand on vous regarde, on ne peut pas arrêter de se demander quelle force mystérieuse vous a permis de résister, de survivre à toutes ces épreuves… Est-ce que vous avez un secret, une envie de vivre, une révolte qui serait au-delà de tout désespoir et de toute résignation ?
Aharon Appelfeld : "Voyez-vous, en premier lieu, l’amour, l’amour de mes parents, que je ressens jusque dans mes os, aujourd’hui encore. Ils m’aimaient, et par leur amour ils ont donné un sens à ma vie. « Tu n’es pas seul, tu as des parents, il y a des gens qui t’aiment et tu viens au monde pour donner un sens à ta vie ». Ça a été ainsi dès le début. Puis c’est resté avec moi pour toujours. Je crois que c’est le début d’une croyance, car nos parents nous amènent à la religion, ils nous donnent un but, ils nous ouvrent à tous les sujets métaphysiques. Cela doit commencer avec une mère et un père. Si vous avez un père et une mère, vous avez un chemin ici-bas, vous avez une voie vers le ciel. C’est arrivé parce que ça s’est passé comme ça s’est passé. Ça m’a donné, au moins, le dessein de faire quelque chose pour tous ces gens qui n’ont pas vécu cela. En quelque sorte, je suis leur bouche, leur dernière voix."
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Metropolis
Un reportage de Valérie Zenatti, Annie Chevallay et Pierre-André Boutang
Dimanche 15 mai 2005 à 18h05
Rediffusion du samedi 20 novembre 2004 à 23h30
Rédaction: Online Prodcutions
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