Avec Spiritual Unity, Albert Ayler a gravé la somme de ce qu’a été son apport au jazz dans les années 1960. Pourtant, rien ne prédisposait ces trente petites minutes de musique enregistrées par mégarde en mono à devenir un manifeste. Le saxophoniste refuse les contraintes harmoniques et rythmiques de l’époque, il suit le flux de l’instant. Partant de lignes mélodiques simples, il développe avec le bassiste Gary Peacock et le batteur Sunny Murray des improvisations d’une expressivité extatique. Les sonorités hymniques, plaintives, jubilatoires du saxophone se mêlent au pincement distinct de la contrebasse et au claquement des cymbales. Une vivace interaction au sein d’une liberté nouvellement conquise et collectivement contrôlée qui a fait dire à Peter Niklas Wilson de ce trio éphémère fondé en 1964 et dont l’influence n’a grandit qu’après la mort du saxophoniste qu’il avait été « le modèle même du trio de free jazz ».De quelles traditions est issu le jeu d’Albert Ayler ?
Il est indubitable que le blues, le rhythm’n’blues, les chants des communautés noires, les fanfares militaires et les thèmes populaires ont inspiré le saxophoniste. Mais la manière dont il a revisité ces matériaux, parfois historiques, parfois bruts, aux accents archaïques – en les altérant, en soufflant trop fort dans ses anches, en combinant le résultat avec un hypervibrato ou des sonorités stridentes - n’avait plus grand-chose à voir avec une approche traditionnelle.
Musicien américain, Albert Ayler débute à Cleveland dans la fanfare paternelle ; presqu’encore adolescent, il part en tournée avec des orchestres de blues, sans jamais cesser de travailler au développement d’un style propre, libéré des contraintes et des conventions. C’est pourtant le public européen qui le remarquera tout d’abord. Encouragé par le pianiste Cecil Taylor qu’il rencontre à Stockholm et sous la direction duquel il travaillera en 1963 à New York, Albert Ayler suit sa propre voie, atypique pour un musicien de jazz. Le 10 juillet 1964, il enregistre Spiritual Unity, le premier disque à paraître sur le label ESP, fondé à l’origine par Bernard Stollman pour favoriser la diffusion de l’esperanto.
Albert Ayler ose le grand écart entre tradition et avant-garde et il le fait sans craindre de heurter, voire de choquer les esprits. Ekkehard Jost, musicien et musicologue, caractérise le jeu d’Albert Ayler comme une « contradiction entre une rudesse pour ainsi dire brutale faite d’éclats sonores et de cris, et une félicité mélodique, synthèse étrange de gaité populaire et de passion exacerbée ». Albert Ayler est accompagné de Gary Peacock, bassiste aussi familier de l’avant-garde américaine qu’européenne, et de Sunny Murray, batteur du trio de Cecil Taylor : des partenaires idéaux. Plus tard, il changera la composition de son groupe. Il intégrera le trompettiste Don Cherry et, surtout, son frère cadet Donald Ayler, trompettiste lui aussi. Sous l’influence de sa compagne la chanteuse Mary Maria, il commence à la fin des années 1960 à faire une musique plus populaire qu’il tente de faire fusionner avec les influences du rhythm’n’blues.
Albert Ayler qui, durant les dernières années de sa vie, souffre de crises de dépression de plus en plus fréquentes, décède à 34 ans dans des circonstances mystérieuses. Au bout de plusieurs jours de recherche, son corps est repêché en novembre 1970 dans l’Hudson. Des rumeurs d’assassinat courent mais ses amis pensent qu’il s’est suicidé.
Sur l’album de 1964, Spiritual Unity, le saxophoniste est au sommet de son art, qu’il veut voir compris dans sa dimension spirituelle. « The truth is marching in » déclare-t-il, « comme c’était au début à La Nouvelle-Orléans, là où a commencé la vraie musique spirituelle qu’on a appelé jazz. C’est là que se trouvait l’esprit vrai, celui que j’essaie de redonner à la musique, l’authentique sentiment de spiritualité ou de jubilation, une prière à Dieu ».
Texte : Bert Noglik
Albert Ayler : « Spiritual Unity »ESP 1002 (1974)






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