Andrea Sawatzki est l’une des comédiennes allemandes les plus talentueuses de sa génération, elle excelle dans les drames comme dans les comédies. Récemment, deux récompenses importantes lui ont été décernées : le Prix de la télévision de Hesse et le Prix allemand de la comédie. Le personnage qu’elle incarne dans la fiction diffusée par ARTE en janvier est sans doute l’un des plus humains qu’elle ait jamais interprété : dans « Helen, Fred et Ted », elle est Helen Cordes, psychothérapeute de son état, qui un jour arrive au cabinet de Fred (Friedrich von Thun) et de Ted (Christian Berkel) pour faire équipe. Tous trois souffrent du même handicap : ils ont la main heureuse pour soigner leurs patients mais perdent vite les pédales quand il s’agit de leurs propres émotions. ARTE Magazin a rencontré l’actrice à Berlin.ARTE : Madame Sawatzki, « Helen, Fred et Ted » est l’histoire de trois psychothérapeutes ; vous étiez-vous déjà penché sur cette thématique ?
Andrea Sawatzki : Jamais. Sauf que j’ai toujours été fascinée par les gens qui ont des problèmes, ce qui se comprend puisque ce sont les rôles les plus intéressants.
ARTE : Les femmes givrées, c’est un peu votre spécialité, non ?
Andrea Sawatzki : J’adore. Il existe encore trop peu d’histoires mettant en scène des personnes en situation de souffrance psychologique extrême. Or il n’y a rien de plus captivant pour le spectateur parce que ces personnages ont des réactions qui sortent de l’ordinaire. Pour interpréter le rôle d’Helen, je me suis sentie obligée de m’interroger sur ce qui était allé de travers dans ma vie. Sur les fois où j’avais choisi de mettre des œillères en me disant : bon, je continue comme je peux, j’oublie ce qui s’est passé.
ARTE : N’avez-vous jamais suivi une psychothérapie ?
Andrea Sawatzki : Non.
ARTE : Pourquoi ?
Andrea Sawatzki : Peut-être que cela m’aurait été profitable, notamment pendant l’adolescence. Mon père est mort alors je n’avais que 13 ans. Il avait été très malade, Alzheimer et cancer. Ma mère et moi-même devions nous relayer à son chevet, nous n’avions pas les moyens de payer une aide. J’ai connu aussi d’autres situations qui m’ont parues sans issue. Et puis j’ai choisi de devenir comédienne, il faut croire que je me suis soignée à travers mes rôles.
ARTE : Jouer la comédie au lieu de consulter ?
Andrea Sawatzki : On peut faire des parallèles entre la façon dont un personnage que l’on incarne vit une situation donnée et son propre vécu. Nous ne sommes jamais une seule personne, mais plusieurs.
ARTE : Oui, mais jouer la comédie ne nous protège pas des fantômes qui sommeillent en nous.
Andrea Sawatzki : Les fantômes sont là, mais assez bien cachés. Lorsque j’ai l’occasion de jouer quelque chose qui touche à un vécu que j’ai refoulé, je peux le faire ressurgir et y réagir à travers mon rôle. En réfléchissant à son travail, on a la possibilité de faire une comparaison avec sa propre vie. Mais je n’ai pas non plus envie de me connaître à fond. Je pense qu’il est bon de garder une part de mystère pour soi.
ARTE : Cela ne vous déconcerte pas ?Andrea Sawatzki : Si, mais cela me sert pour jouer. La plupart des gens réfléchissent trop peu à eux-mêmes et, tout d’un coup, sombrent dans la dépression. D’ailleurs, c’est un des sujets traités dans « Helen, Fred et Ted ».
ARTE : On a le sentiment qu’Helen est le rôle le plus « normal » que vous ayez jamais joué. On imagine que vous êtes comme ça dans la vie.
Andrea Sawatzki : C’est sans doute dû au fait que la réalisatrice Sherry Horman nous a demandés de ne pas « jouer ». Les trois thérapeutes doivent rester neutres et laisser les patients jouer la comédie. C’était exténuant, voire désagréable, de ne pas pouvoir se réfugier derrière un personnage.
ARTE : Charlotte Sänger, la commissaire que vous interprétez dans la série Tatort, n’est-elle pas, elle aussi, mûre pour consulter un psy ?
Andrea Sawatzki : Tout à fait ! J’ai participé à la genèse du projet et je ne voulais en aucun cas jouer une femme qui avait mal vécu son divorce ou une mère élevant seule ses deux enfants – des problématiques classiques à la télévision. Je souhaitais interpréter une femme qu’on ne cerne pas immédiatement et qui laisse perplexe. D’où l’idée du conflit de Charlotte Sänger avec ses parents dont elle doit prendre soin au cours des premiers épisodes. Pour cela, je me suis notamment inspirée de mon expérience avec mon père.
ARTE : Récemment, votre interprétation de Charlotte Sänger a été récompensée par le Prix de la télévision de Hesse. Deux semaines plus tard, vous avez reçu le Prix allemand de la comédie. Votre registre est vraiment varié !
Andrea Sawatzki : J’en suis ravie bien sûr, parce que j’aime jouer tous ces personnages.
ARTE : Cela explique-t-il pourquoi votre filmographie couvre des projets ambitieux comme « Das Experiment » au même titre que la comédie « Erkan & Stefan in Der Tod kommt krass » ?
Andrea Sawatzki : Oh la la ! Pourquoi au juste ai-je accepté de jouer dans ce film à l’époque…?
ARTE : L’argent ?
Andrea Sawatzki : Oui, aussi. Mais je voulais surtout attirer l’attention de nouveaux cinéastes et prouver que j’étais capable de jouer dans une comédie.
ARTE : Et ça a marché.
Andrea Sawatzki : Effectivement. Sinon « Arme Millionäre », la série qui m’a permis de décrocher le Prix allemand de la comédie, n’aurait pas vu le jour. Il faut changer de registre de temps à autre si on ne veut pas s’enfermer dans un genre. Il n’empêche qu’aujourd’hui, j’y réfléchirais à deux fois avant de tourner un film avec les humoristes Erkan & Stefan. Mon agente me tape parfois un peu sur les doigts, mais on a du mal à me freiner. Cette attitude s’explique aussi par la peur de ne plus obtenir de rôles. Cette crainte s’est estompée grâce à « Tatort ». Aujourd’hui, je sais que je vais jouer trois films en 2007. Ça rassure.
ARTE : Les rôles comiques sont-ils une sorte de compensation ? Un moyen de se faciliter un peu la vie ?
Andrea Sawatzki : La comédie ça n’est malheureusement pas facile, le timing n’est pas toujours évident. Dans les films dramatiques, on peut décaler plus facilement. Pour moi, les comédies sont effectivement une bouffée d’oxygène, un moment où je me remets des noirceurs de l’âme humaine.
ARTE : Ça ne vous dérange pas de faire tout le temps remonter à la surface les tréfonds de l’âme humaine ?
Andrea Sawatzki : Non. Les gens de télévisions avancent justement que, le soir, les téléspectateurs ont envie de se détendre et c’est pour ça qu’on tourne trop rarement des films de ce type. Mais moi, c’est précisément ce que j’aime. J’ai choisi ce métier pour produire un effet. Lors du tournage du film « L’Expérience », j’ai retenu une phrase : l’homme ne sait pas être bon. Peut-être l’est-il encore à la naissance, mais durant de sa vie, il est confronté à tant d’événements qu’il intègre aussi des mauvaises choses.
ARTE : Ce n’est pas un constat très réjouissant.
Andrea Sawatzki : Il suffit de placer la plupart des gens dans la bonne situation pour qu’ils fassent le mauvais choix. Dans mon travail, j’ai souvent l’occasion de me demander comment je réagirais dans telle ou telle situation ; au fond, je ne peux pas exclure que je sois quelqu’un de mauvais. Tout est une question de circonstances.
ARTE : Dans quelle mesure suivez-vous le travail de Christian Berkel, votre mari, avec qui vous avez notamment joué dans « Helen, Fred et Ted » ?
Andrea Sawatzki : Nous nous redécouvrons chaque fois que nous jouons ensemble ; compte tenu du vécu particulier de chaque personnage, nous sommes obligés de réagir différemment l’un à l’autre. C’est très amusant.
ARTE : A quel moment le travail s’arrête-t-il, quand vous travaillez ensemble ou dans le cadre de la vie commune ?
Andrea Sawatzki : Dans notre cas, nous avons heureusement des problèmes très pragmatiques à régler, par exemple : qui de Christian ou de moi amènera les enfants à l’école ?
ARTE : Donc, vos enfants ne se plaignent jamais pour dire : maman, papa, arrêtez, vous n’êtes pas au boulot !
Andrea Sawatzki : Non, à la maison, nous menons une vie tout à fait normale.
Propos recueillis par David Pfeifer pour ARTE Magazin
Vendredi 5 janvier 2007 :
Helen, Fred et Ted
Fiction en deux parties
(1) : Qu’est-ce qui est normal ?
Vendredi 5 janvier à 20h40
(2) : Trois, c’est un de trop
Vendredi 5 janvier à 22h10
ARTE PLUS
Biographie abrégée d’Andrea Sawatzki : Naissance en 1963 à Kochel am See (Haute-Bavière), études à l’Ecole des arts dramatiques de Munich. Depuis 2002, elle interprète, à Francfort, la commissaire Charlotte Sänger de la série « Tatort ».
Filmographie (extraits) : « Erkan & Stefan : Der Tod kommt krass » (2004) ; « Thomas Mann et les siens » (2000) ; « L’Expérience » (2000) ; « Late Show » (1998) ; « Die Apothekerin » (1996/97) ; « La vie est un chantier» (1995).
Récompenses : 2006 : Prix de la télévision de Hesse pour « Das letzte Rennen » de la série Tatort ; Prix allemand de la comédie pour « Die armen Millionäre » (série TV). 2005 : Prix Adolf-Grimme et Prix de la meilleure fiction policière pour « Herzversagen » de la série Tatort.






Envoyer à un ami
RSS
Facebook
Twitter