Depuis leur interprétation de « La Traviata » au festival de Salzbourg en 2005, Anna Netrebko et Rolando Villazón sont considérés comme le couple idéal des scènes lyriques. Leur nouvel album, « Duets », figure même parmi les meilleures ventes de disques pop. Dans « Manon », de Jules Massenet, ARTE vous fait vivre la collaboration étincelante de ces deux super-stars.
« Roméo et Juliette », « La Bohème », « Rigoletto »... Anna Netrebko et Rolando Villazón ont déjà joué un certain nombre de couples célèbres de la musique classique, démontrant à chaque fois leur talent vocal et leurs qualités d’acteur. « Lorsqu’un opéra montre deux jeunes amants prêts à mourir l’un pour l’autre, il faut que le public ressente cette passion ». Rolando Villazón décrit ainsi l’intensité des émotions qu’il exprime face à sa partenaire sur scène. ARTE a rencontré le ténor mexicain et la soprano russe à Vienne.
ARTE : Anna Netrebko, Rolando Villazón, les médias vous présentent comme le couple idéal de l’opéra. Quel est le secret de cette alchimie ?Anna Netrebko : L’un de nos points communs, c’est le plaisir que nous avons à monter sur scène. Nous aimons nous y retrouver ensemble. Nous sommes donc semblables à certains égards, mais différents en ce qui concerne d’autres aspects, et c’est ce contraste qui rend notre travail commun si passionnant. Nous nous complétons très bien.
ARTE : Comment vous soutenez-vous mutuellement ?Anna Netrebko : Rolando me donne énormément de force. Depuis que nous travaillons ensemble, j’ai pris confiance en moi. J’ai tendance à paniquer et à me dire que je n’y arriverai pas. Dans ces moments, Rolando me rassure en me disant : « Tu vas le faire, tu peux le faire ! ». Cela m’aide beaucoup.
Rolando Villazón : Nous avons un immense respect l'un pour l’autre et nous cherchons tous les deux à donner le meilleur de nous-mêmes, ce qui peut aussi s’exprimer dans de petits détails. Par exemple lorsque je repousse une mèche de cheveux de son visage, ou quand elle essuie la sueur sur mon front pendant que nous chantons. On sait alors que quelqu’un est présent à vos côtés et fait preuve de sollicitude.
ARTE : Y-a-t-il des moments où vous ressentez que vous venez de deux cultures différentes ?Rolando Villazón : Sincèrement, je ne vois aucun trait typiquement russe chez Anna. Je la vois comme un être humain, pas comme une Russe avec un verre de vodka à la main. Mais je tiens absolument à souligner la très grande force d’Anna, qui vient peut-être des conditions extrêmement dures dans lesquelles elle a été élevée. Anna a une façon de chanter qui dégage une force incroyable. Ce qu’elle a dû affronter dans sa jeunesse lui a forgé un caractère en acier.
Anna Netrebko : Moi, ce qui me frappe chez Rolando, c’est qu’il est excessif en tout. C’est difficile à vivre. Il est vraiment dingue, mais irradie tellement d’énergie et de chaleur ! Peut-être parce qu’il vient du Mexique, un pays très ensoleillé.
Rolando Villazón : C’est vrai, les Mexicains sont par nature joyeux, mais ressentent la tristesse tout aussi profondément. En Europe, la pauvreté n’a rien de comparable avec celle qui règne chez moi au Mexique. Dans mon pays, les gens vivent dans la misère la plus noire et pourtant, il y a toujours quelque part une bouteille de tequila ou une plaisanterie qui rend tout plus supportable.
ARTE : En mai, ARTE diffuse « Manon » en direct de l’Opéra de Berlin, dans une mise en scène de Vincent Paterson, qui a déjà travaillé avec Madonna et Michael Jackson. Que ressentez-vous à l’idée de chanter devant une caméra ?Rolando Villazón : Beaucoup de stress.
Anna Netrebko : Et moi, encore plus ! La femme que je suis ne veut pas voir son visage déformé. Un chanteur a rarement une belle apparence, parce qu’il s’efforce de bien articuler et de soigner son phrasé, ce qui l’amène à faire des grimaces. Je me compose donc parfois un visage « Botox ». Au théâtre, on est protégé par la distance.
ARTE : Vous n’avez pas le courage d’être laide ?Anna Netrebko : Seulement si je dois incarner une sorcière. Personne ne doit voir que je me débats avec un passage vocalement délicat. C’est ce qui peut faire la difficulté d’une production télévisée.
Rolando Villazón : Le théâtre est une expérience unique. Chaque représentation est différente. Quand on commet une erreur alors qu’on est filmé, on ne peut pas revenir en arrière. Des milliers de personnes vous jugent sur une seule prise. Ça me met sous pression. Au théâtre, je peux être corps et âme Rodolphe dans « La Bohème », mais, à la télévision, je suis Rolando Villazón, car c’est ainsi que les téléspectateurs me perçoivent.
ARTE : Dans « Manon », à un certain moment, les personnages de Manon et de Des Grieux semblent prêts à consacrer leur vie à Dieu. Était-ce une option envisageable pour l’un ou l’autre d’entre vous ? Anna Netrebko : Non, absolument pas ! J’ai grandi dans un pays athée.
Rolando Villazón : A un moment de ma vie, j’ai effectivement songé à devenir prêtre.
Anna Netrebko : Excuse-moi ! Moi, je ne suis pas une bonne sœur et toi, tu n’es pas un prêtre (rires). Tu es bien trop vaniteux !
Rolando Villazón : C’est possible. Mais j’ai un côté spirituel qui m’attire vers ce genre de choses. Je perçois dans ma passion pour la musique des parallèles avec la vie de prêtre. En choisissant la scène, j’ai pris la bonne décision.
ARTE : Que signifiait pour vous le succès quand vous étiez jeune et que représente-t-il maintenant ?Anna Netrebko : Le succès n’est fascinant que de loin. Naturellement, on le recherche, on y aspire. C’est génial d’avoir du succès, mais c’est parfois aussi très difficile.
Rolando Villazón : C’est d’abord un rêve, une illusion. Lorsqu’il devient réalité, c’est bien sûr fantastique, mais il faut beaucoup travailler pour le conserver. Ça ne s’arrête jamais.
ARTE : Est-ce que l’on peut devenir accro à la scène ?Anna Netrebko : Tout à fait. C’est comme une drogue. Lorsque l’on est monté sur scène une première fois, on n’a de cesse de revivre ce moment.
ARTE : Pourquoi ? Est-ce que la vie sur scène est moins difficile que la vraie vie ?Rolando Villazón : La vie sur scène est difficile ! Et la vraie vie aussi ! Mais la scène est magique. Nous y déployons tellement d’énergie. Tout ce qui s’y passe est exagéré. Ne serait-ce que pour saisir un verre d’eau : sur scène, le mouvement du bras est totalement différent de celui que l’on fait dans la vraie vie. Sur scène, chaque objet, chaque geste a un effet extraordinaire.
Anna Netrebko : Nous sommes heureux de pouvoir faire de l’opéra, car cela nous pousse à des paroxysmes d’énergie. Nous luttons, mourons ou sommes embarqués dans un drame amoureux. Jouer les grands sentiments exige une implication émotionnelle de notre part.
ARTE : Que reste-t-il pour la vraie vie ?Rolando Villazón : Les sentiments de la vie.
Anna Netrebko : Pour moi, ce n’est pas si simple. Après une représentation magnifique, où tout était grandiose, je me sens vide. Ce n’est pas toujours le cas, mais ça m’arrive. Le troisième jour, je vais à nouveau mieux.
ARTE : Vous êtes tous deux très célèbres. Y a-t-il encore des gens qui vous disent la vérité ?Rolando Villazón : Oui, bien sûr.
Anna Netrebko : Il y a malheureusement trop de gens qui font des éloges exagérés. J’ai parfois besoin qu’on me dise la vérité.
Rolando Villazón : Les bons metteurs en scène disent la vérité ou bien expliquent comment s’améliorer. Lorsque la critique vient de personnes que l’on connaît, elle est crédible et on peut se faire sa propre idée. Mais lorsque c’est un inconnu qui vient m’expliquer ce que j’ai mal fait, je ne peux pas l’accepter.
ARTE : Où vous voyez-vous dans dix ans ?Rolando Villazón : Je n’y pense pas vraiment, peut-être serais-je déjà mort et enterré. Je pense plutôt à mon prochain concert et à l’avion que je prendrai demain.
Anna Netrebko : Moi non plus, je ne sais pas, je pense plutôt d’abord à mon prochain engagement. Peut-être que dans dix ans je serai femme au foyer (rires). Je sais que la scène a une fin tôt ou tard. Mais j’espère être assez forte pour quitter la scène avant que ce soient les autres qui me poussent dehors.
Propos recueillis par Teresa Pieschacón Raphael pour ARTE Programmation spéciale en mai : Anna Netrebko et Rolando Villazón« Rolando Villazón, un rêve mexicain »Samedi 5 mai 2007, 22h35 (documentaire)« Rolando Villazón, une soirée à Berlin »Dimanche 6 mai 2007, 19h00 (concert)« Manon »Mercredi 9 mai 2007, 20h15 (opéra de Jules Massenet)« Anna Netrebko et Dmitri Hvorostovsky à Saint-Pétersbourg »Dimanche·13 mai 2007, 19h00 (concert)ARTE PLUS SELECTION DE CD ET DVD :
« Anna Netrebko – Rolando Villazón : Duets » (CD 2007), « Das Waldbühnen-Konzert : Plácido Domingo, Anna Netrebko, Rolando Villazón » (DVD 2006), « Anna Netrebko : Russian Album » (CD 2006), « Rolando Villazón/Plácido Domingo : Gitano. Zarzuela Arias » (CD 2007)
L’OPERA POUR TOUS :
Le 19 mai à 19h00, diffusion live de « Manon » sur écran géant depuis l’Opéra de Berlin Unter den Linden (Bebelplatz, Berlin).
LIENS :
www.arte.tv/oper,
www.staatsoper-berlin.de