Say Hello to BlackJack
(5 tomes parus, en cours)
Sato (Syuho)
Glénat (coll. Seinen Manga) / 6,40 €
Frais émoulu de la prestigieuse faculté de médecine d’Eiroku, Eijirô Saitô, un interne idéaliste découvre la dure réalité de son métier et les arcanes peu reluisants du monde hospitalier nippon.
Avec 2 millions d’exemplaires vendus par volume et une critique unanime, Say Hello to BlackJack s’est érigé au rang de phénomène de société au Japon. A la croisée du documentaire-fiction et du pamphlet partisan, cette série pointe du doigt les dysfonctionnements du système médical japonais tout en touchant des problématiques plus vastes sur les droits du malade et les devoirs du médecin. Coût prohibitif des études, salaire dérisoire des internes, démotivation, rivalité larvée entre services et hôpitaux, favoritisme, arrivisme des grands pontes, voire manipulation des malades, la série dresse un état des lieux alarmant pour ne pas dire catastrophique de la situation. Solidement documenté, et cautionné par un professionnel qui a supervisé le travail, le manga détonne et révèle des manquements éthiques et déontologiques aberrants car élémentaires. S’appliquant à recenser méthodiquement tous ces travers, la thèse de Sato est un peu unilatérale, mais est toujours inféodé à la crédibilité des personnages qui donne tout l’impact à cette histoire. On en veut pour preuve la polémique et le débat public ouvert au Japon suite au retentissement du manga, incitant le gouvernement japonais à prendre des mesures concrètes, comme la revalorisation du salaire du personnel médical. De quoi faire rêver certains de nos médecins urgentistes…
Terre de rêves
Taniguchi (Jirô)
Casterman (coll. Ecritures) / 12,75 €
Encore abonné aux séries de genre, Taniguchi amorce avec ces courtes nouvelles datées du début des années 90 un virage dans sa carrière. Sans le savoir, il creuse une voie qui lui vaudra une reconnaissance internationale en l’imposant comme le chef de fil du manga d’auteur. En s’inspirant de la mort de son chien comme base de la première histoire, il creuse l’idée qu’il est possible de faire un manga tourné vers soi mais qui parlerait simplement à tous. Il trouve là cet équilibre unique, ce style non égotiste et fermé qui transfigure les bonheurs et fatalités de sa vie personnelle pour les élever à une sorte d’universalité. Ces nouvelles sont un modèle de narration où sans tomber dans la sensiblerie facile, mais avec une pudeur extrême, Taniguchi nous parle des choses simples de la vie. Sans jamais cesser de parler de lui, de ses rêves, de ses angoisses, il touche dans ses saynètes tout en émotion contenue au plus profond chacun de ses lecteurs. Un coup d’essai, qui se transformera en coup de maître quelques années plus tard avec les grands classiques, Le Journal de mon Père et Quartier Lointain.
Piece of cake t.1
(en cours)
Asakura (George)
Asuka (coll. Ladies) / 9 €
Fatiguée de ses deux petits amis et de son travail, Shino décide de tout plaquer et de repartir sur de bonnes bases. Elle déménage, trouve un job dans un magasin de vidéo et minaude autour du séduisant patron, qui se trouve être son voisin. Problème, il n’est pas célibataire. Crêpage de chignon en perspective…
Voilà une série générationnelle sympathique où le mangaka Asakura met en scène un personnage entre deux âges, presque adulte, mais pas encore vraiment sorti de l’adolescence. Tournant le dos au modèle traditionnel de la femme japonaise, Shino est à l’image de la femme moderne chez qui une partie de la jeunesse (du Japon et d’ailleurs…) peut se retrouver. Amour, emploi, l’adolescente est émancipée et pas prête à s’en laisser compter par les hommes ni à sacrifier son épanouissement personnel sur l’autel du travail. Piece of cake raconte donc cette nouvelle vie, sous une forme légère et enjouée comme peut l’être une histoire d’amour ou un printemps ensoleillé. On lit avec plaisir cette bluette sentimentale officiellement destinée aux filles, mais que les garçons soucieux de mieux comprendre la psyché féminine s’empresseront de parcourir en cachette...
Unico t.1
(série en 2 tomes, en cours)
Tezuka (Osamu)
Soleil (coll. Manga) / 6,95 €
Conçu pour un magazine pour filles entre 1976 et 1979 en vue d’une exportation sur le marché international, Unico est un cas rare dans l’édition manga. Non seulement, la série ne se lit pas dans le sens de lecture japonais habituel mais, chose encore plus exceptionnelle, a bénéficié lors de sa réalisation d’une mise en couleur complète ce qui est encore aujourd’hui rarissime. L’édition française qui s’appuie sur une réédition noir et blanc ne profite malheureusement pas de cette particularité. Sans être une œuvre personnelle du Dieu du manga, Unico est loin du produit standard attendu. Presque anachronique pour l’époque, le trait rondouillard renvoie aux influences disneyennes primitives de Tezuka, lorsque le studio américain dans la foulée de Blanche-neige alignait les chefs-d’œuvre. Retournant en enfance, Tezuka télescope les genres, passant de la mythologie antique à un univers de féerie médiévale plein de sortilèges et croyances où les damoiselles attendent fébrilement leurs damoiseaux. Une œuvre nostalgique qui, bizarrement, n’a pas pris une ride. La magie tezukienne ?
Shinchan t.1 et 2
(série en cours)
Usui (Yoshito)
J’ai Lu (coll. Manga) / 4,50 €
Avec sa tête en forme de haricot, ses yeux perpétuellement ahuris, Crayon Shinchan a dépassé le stade de simple personnage de manga pour devenir une vraie icône au Japon. En l’imaginant, Usui a eu l’idée géniale de donner à des millions de Japonais, un anti-héros défouloir qui se permet de faire tout ce que les convenances et les bonnes manières de la société interdisent. Pas du genre à se plier aux règles, Shinchan, prend un malin plaisir à imposer sa loi là où il se trouve ce qui ne manque jamais de provoquer la panique... Et le rire. Derrière des situations cocasses au comique bien renouvelé, Usui dénonce avec impertinence les travers d’un pays par trop conformiste et normatif. Jouant sur l’hypocrisie du monde des adultes, il donne finalement à son personnage d’insurgé en culotte courte le beau rôle. Entre Bart Simpson et Titeuf, cette catastrophe ambulante qui risque de « choquer une certaine conception de l’éducation » est destinée d’abord aux adolescents et jeunes adultes, nous prévient-on. Pas sûr que les Shinchan des cours de récrés soient du même avis…
La folie des primeurs et autres aubergines t.2
La Bataille du Mont Fuji et autres aubergines t.3
Kuroda (Iô)
Sakka / 9,95 €
Suite et fin de la trilogie des Aubergines, où l’on retrouve le prof bougon, son amie surmenée, Arino qui se verrait bien en jeune retraité, Aya qui découvre l’amour et gagne au loto et des dizaines d’autres personnages qui parlent de tout et de rien autour de quelques aubergines.
C’est avec un léger pincement au cœur que l’on quitte le petit monde familier de Kuroda. Nouvelles après nouvelles, on a fait connaissance avec des hommes et des femmes plus ou moins jeunes, dont on a partagé quelques moments de vie. Comme on s’y attendait, le mangaka ne donne pas de fin mot à l’histoire, préférant une fin ouverte en forme de point de suspension. Chez Kuroda, l’important n’est pas tant l’intrigue que le désir de mettre en scène des personnages face à une situation –banale ou insolite- puis de voir évoluer. De là, il croise et décroise des fils de vie, joue sur différents points de vue et aime voir ces héros se chercher, prendre des décisions, hésiter, se contredire, méditer. Il démontre moins qu’il ne montre, cherche plus l’essence de la vie que son sens. Il ressort une impression de bric-à-brac dont le liant est peut-être cet optimisme débonnaire qui parsème toutes ces chroniques. Une œuvre tendre et délicieuse qui finalement se goûte plus qu’elle ne se raconte.
(Chronique du tome 1 : cf. Mang’Actu oct. 2004)
Mutant Hanako
Aida (Makoto)
Le Lézard Noir / 19 €
Ce touche-à-tout livre dans chacune de ses œuvres une critique d’un Japon malade de sa modernité, victime collatérale d’une croissance économique exponentielle jamais vraiment maîtrisée. Le Lézard Noir présente quelques- unes des productions les plus emblématiques de cet artiste dont l’art repose systématiquement sur le détournement des codes et formes culturelles participant à l’imaginaire collectif de son pays. Lycéennes ultrabronzée en uniforme pratiquant le seppuku, (un présage grotesque des suicides collectifs ?) ou parodie obscène d’un combat entre une émule d’Ultraman et un monstre sorti de Godzilla, ses oeuvres reprennent à leur compte et pervertissent la sous-culture pop et toute cette mythologie irréelle véhiculée sans fin par la « techno-culture » d’après-guerre. Aida s’inquiète d’une société aveugle qui au lieu de se construire, se dématérialise autour de repères fictifs faits d’un amoncellement de clichés esthétique ou historique. Comme si l’identité du Japon n’existait plus finalement qu’à travers des repères virtuels avec pour corrélat un pays devenu étranger à sa propre Histoire et donc à lui-même.
Mutant Hanako qui donne son nom à l’ouvrage, est l’une des œuvres-clés pour saisir la pensée « stupide » de Aida. Le projet de l’artiste est de faire une contrefaçon outrancière de manga. Dessiné d’un trait malhabile, Aida cherche à se démarquer clairement du produit commercial lambda (même si à l’origine il hésitait à entretenir la confusion en confiant la réalisation graphique à un spécialiste de la BD érotique). En sorte, l’aspect brouillon mal fait n’est pas un simple exercice de style. Bien au contraire, il est revendiqué car il renvoie à toute une nébuleuse, celle du manga amateur fait par et pour les otakus et célébré lors des gigantesques conventions du Comiket. Réalisé en 1997, au plus fort du phénomène « lolicon », (lolita complex), ce vrai-faux manga moque la fascination sexuelle artificielle entretenue par les otakus, ces « extrémistes » du virtuel, en cumulant les poncifs et les extravagances.
Caricature de magical girl à la Sailor Moon doté d’un bambou lumineux, Mutant Hanako est une lolita sexy rendue surpuissante par les radiations atomiques d’Enola Gay. Luttant contre un MacArthur satanique (!) et un Roosevelt transformé en monstre libidineux qui la violera (!!), elle est la machine de guerre du divin Empereur. L’enjeu est de taille : sauver le pays du Soleil Levant des griffes des cruels yankees et renverser le cours de la Guerre du Pacifique. Y parviendra-t-elle ?
L’histoire provocante tire sa subversion de son absurdité. Aida se complaît volontairement dans une propagande guerrière simpliste (et raciste) où il déréalise la guerre, réduite à un combat entre quelques personnages sur-codifiés. L’héroïne n’est rien d’autre qu’un fantasme de puissance doublé d’un objet érotique, un personnage typique de femme-enfant tel qu’il est fétichisé dans la culture otaku. Meurtrie, suppliciée jusqu’au sadisme, mais presque invulnérable, elle offre à l’otaku l’occasion de décharger son affect et sa frustration du monde réel. Par cette parodie, Aida attaque moins le manga comme medium (Aida s’est rêvé un temps mangaka) que ses dérives, sa réception incontrôlée et sa dimension potentiellement aliénante pour une frange du lectorat. Même si le message stigmatise davantage une réalité sociale propre au Japon, ce simili-manga nous trouble par son iconoclasme. Au regard de ce travail, Aida est certainement l’artiste vulgaire et de mauvais goût qu’il prétend être. Mais sous le vernis futile et dérisoire derrière lequel il se cache, il œuvre en vrai satiriste.
Reste une question. En se réappropriant une forme d’expression type de la culture otaku, Aida ne participe-t-il pas par là-même à ce qu’il dénonce ? Le public otaku a-t-il perçu la dimension critique de ce manga ridicule ? On serait curieux de le savoir.
Pour tous les japonophiles en herbe qui jurent régulièrement de se mettre au japonais avant d’abandonner lamentablement au bout de deux leçons, voici le livre de la dernière chance : Le Japonais en manga. Comme son nom l’indique, ce manuel pédagogique dépoussière l’enseignement de la langue japonaise en l’abordant sous l’angle du manga. Conçue par le traducteur et interprète espagnol Marc Bernabé, cette méthode enseigne les rudiments du japonais familier pour fournir à l’autodidacte les moyens de comprendre les mangas en version originale. C’est clair, ludique et même plutôt complet puisqu’on trouve même un indispensable cours sur les gros mots. Sugoï !
Aux éditions Glénat, 15 €.
C’est tout pour ce mois-ci. Mata ne !
Nicolas Trespallé, avril 2005






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