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ARTE Reportage

Le magazine d'actualité internationale. Tous les samedis à 18h50. Présenté en alternance par William Irigoyen et Andrea Fies

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ARTE Reportage du 15 février 2006 - 06/11/07

Beijing : JO sous haute surveillance

Transcription


C’est un cérémonial désormais bien rodé. Ces derniers mois, une quinzaine de sites olympiques ont commencé à sortir de terre. On inaugure à la pelle. En musique. Et forcément avec le sourire. Pékin veut être à l’heure pour son grand rendez-vous olympique.

Nous sommes en banlieue dans une école de sports. Les jeunes gymnastes ont une dizaine d’années, à peine. Le petit Yang Kai, 9 ans, s’entraîne ici depuis 4 ans. Une discipline de fer. Il a été repéré dès l’école maternelle comme un champion potentiel. 5 heures par jour, il poursuit le rêve que le système a fabriqué pour lui :
« Parfois il y a beaucoup de travail. C’est fatigant. J’aime la gymnastique, même si c’est très dur. Si je m’entraîne bien, je pourrais gagner une médaille d’or. Et avec ça beaucoup d’argent pour mes parents. »
Yang Kai a tout sacrifié pour ce rêve de médaille.

Désormais il habite ici, séparé de ses parents qui vivent en Province. Cette école de sport a déjà fabriqué 4 champions olympiques. Et ce n’est qu’un début. Le pays ne participe aux Jeux que depuis 20 ans. Mais il comble son retard avec un système de sélection gigantesque.

La Chine était très en retard sur le plan sportif. On était un peu comme un pays malade. Et puis une nouvelle Chine est née avec le Président Mao, et ensuite avec Deng Xiao Ping on s’est ouvert sur le monde. La Chine progresse dans tous les domaines. Alors le sport aussi, bien sur. Aujourd’hui le gouvernement attache beaucoup d’importance au sport, surtout au sport de compétition. Et les résultats commencent à tomber. On devient de plus en plus forts.
Montrer sa force, montrer au monde que la Chine est désormais une très grande puissance, voila l’ambition de ces Jeux Olympiques. Les acteurs se préparent, le décor est en construction. Une trentaine de sites dont le grand stade, en forme de nid d’hirondelle selon ses concepteurs.

Bien difficile de visiter les chantiers. Le Comité d’organisation nous a refusé l’autorisation, et il faut donc ruser pour approcher les travaux. Les caméras sont vite repérées dans la rue, il faut louer une chambre d’hôtel avec vue sur le stade… Pour espérer en apercevoir le squelette. Un chantier énorme, urgent, mais qui veut rester discret.
Officiellement, aucun accident à déplorer. Aucun blessé, aucune victime. Et aucun retard pour une architecture souvent expérimentale, comme cette piscine olympique aux murs translucides.

Mais pour construire ses nouveaux temples, Pékin a du faire place nette au nord de la ville. Beaucoup de maisons traditionnelles ont été détruites. Des milliers d’habitants déplacés. 6 000 selon le comité d’organisation, qui assure que tous ont droit à être relogé. Un discours officiel que les principaux intéressés ont du mal à croire. Car les destructions continuent. Sur ces petites maisons, le signe « à détruire » a été tracé par des fonctionnaires. Les habitants sont les sacrifiés du projet olympique.
Les Pékinois ont appris à courber l’échine et à suivre les consignes. Dernière en date, apprendre l’anglais. Il y a quelques jours, dans cette salle d’un comité de quartier, les habitants avaient répondu à l’appel du Parti.
Parler anglais, c’est désormais une obsession. Les Chinois sont restés longtemps isolés du monde extérieur. Il y a donc beaucoup de retard à rattraper. L’association pour la promotion de l’anglais déploie beaucoup d’ingéniosité.

Pour maintenir l’enthousiasme populaire, le quotidien des Pékinois est rythmé par des cérémonies toutes plus grandioses les unes que les autres comme le slogan des JO, dévoilé devant 60 000 spectateurs.
Les icônes de ce martèlement olympique, ce sont bien sur les sportifs. Les champions que la Chine élève désormais au rang de héros nationaux. Chacune de leurs apparitions donne lieu à des débordements d’enthousiasme.
Ces sportifs participent à la mise en scène. On leur organise de grandes cérémonies où l’on mêle le sport et la politique. On décerne des titres autrefois symboliques de meilleur travailleur aux plus médaillés d’entre eux. Et on promet des ponts d’or et de gloire à ceux qui vaincront en 2008.

En dehors de ces manifestations de propagande, les sportifs vivent quasiment au secret. Les contacts avec les médias étrangers sont interdits. Il faut passer par le bureau de la propagande, qui nous convoque finalement après plusieurs semaines de refus. Avec ce laissez-passer officiel, nous sommes autorisés à filmer, un soir, dans le centre national d’entraînement de gymnastique.
La salle est impressionnante. Au mur, le Panthéon des gymnastes du pays. Les médailles d’or qu’il faut imiter.
Nous ne pouvons pas filmer ou interroger librement. Deux athlètes sont désignés pour répondre à nos questions. Dont la petite Fan Ye, championne du monde, et grand espoir du pays aux barres asymétriques.
Ici la salle est interdite aux caméras. Interdits aux journalistes surtout les journalistes étrangers. C’est vrai qu’on ne laisse pas filmer les étrangers. On a des secrets, des méthodes, et on ne veut pas être espionné. On a créé des techniques d’entraînement, et on veut les garder pour nous.
Xiao Quin, lui aussi, est champion du monde. Le spécialiste du cheval d’arçon. Militaire, il a été désigné il y a dix ans pour faire partie de l’équipe nationale de gymnastique. Dix années de travail quotidien dont il espère l’apothéose en 2008 :
« C’est le parti communiste qui a créé la Chine d’aujourd’hui. Sous la direction du Parti Communiste, le pays a progressé. Notre vie s’est améliorée. C’est notre rôle de sportif de lui montrer de la gratitude. De gagner pour remercier le Parti de nous avoir amené ici. »
Rien n’est trop beau pour ces sportifs qui s’entraînent dans des installations neuves, avec le meilleur équipement disponible. Le gouvernement dépense sans compter.
"L’Etat nous soutient beaucoup. Le sport, c’est la fierté de la Chine. Une manière de montrer la puissance du pays. C’est une priorité nationale, et ça nous a permis de progresser rapidement. Déjà nous gagnons beaucoup de médailles. Et chacune renforce notre fierté, renforce le patriotisme des chinois. Et finalement ça nous pousse à en gagner encore plus."

Réunion du CIO, le 13 juillet 2001, à Moscou. On va annoncer le nom de la ville des Jeux de 2008.Le petit sourire de Juan Antonio Samaranch, en dit long. Le président du CIO voulait partir sur ce coup d’éclat. A Pékin, la fête était prête. Le président Jiang Zemin en a perdu sa voix face à la foule rassemblée spontanément :« Camarades ! Je vous parle au nom du pouvoir central ici à Pékin ! Félicitations, chaleureusement, pour la victoire de Pékin pour les Jeux Olympiques ! »

Pour en arriver là, Pékin avait montré son meilleur visage. A chaque visite d’inspection, les membres du CIO avaient droit au tapis rouge, à des manifestations populaires parfois gigantesques, tous les Chinois devaient prouver leur amour du sport. Près du tombeau de Mao ou sur la grande muraille. La ville avait déjà présenté sa candidature, 8 ans plus tôt, et elle savait qu’elle avait beaucoup de handicaps à surmonter… La mémoire du massacre de Tien an Men, en 1989. Mais aussi, plus récente, la répression du mouvement Falugong.
Liu Jing Min, représentant de la mairie de Pékin : « Les droits de l’homme sont en constante amélioration en Chine, c’est aussi pour ça qu’on voulait les Jeux Olympiques. Depuis 20 ans, la situation des droits de l’homme n’a jamais été aussi bonne à Pékin. Alors vous verrez les droits de l’homme, il n’y a pas de problèmes. Ca ne sera pas un problème. »

Et pourtant, même durant la présentation de la candidature à Moscou, toutes les voix dissidentes avaient été étouffées par les policiers russes. Voilà probablement le cœur du problème des jeux à Pékin. La liberté d’expression.
Aujourd’hui, pour parler des JO en Chine, il faut passer par ce bâtiment, au Nord de Pékin. C’est ici que sont centralisées toutes les demandes de reportages. Ici qu’elles sont approuvées ou rejetés par des officiels du parti communiste. Dans cet endroit, ne règne que la langue de bois, emballée pour les médias du monde entier.
Madame Wang est la patronne du centre de presse olympique. Sourire permanent. Discours bien rodé. Elle a été pendant une dizaine d’années présentatrice d’un journal télévisé, qui en Chine ne diffuse que la bonne parole du Parti :
« Ici c’est la salle de conférence. Chaque semaine, on a une conférence de presse pour présenter l’avancée de la préparation des JO. Il y a 170 sièges. Et puis des emplacements, devant et derrière, pour des cameraman et des photographes. On a une très belle lumière, c’est une lumière froide. Ca donne un éclairage très doux, très agréable sur les visages, et puis ça ne donne pas chaud. Ceux qui parlent n’auront pas de sueur sur leur front. »

En théorie, les journalistes qui souhaitent venir en Chine pendant les JO pourront travailler en toute liberté. En théorie seulement, car il devront respecter des règles très précises.
« C’est normal de respecter la loi chinoise. Vous êtes aujourd’hui en Chine pour faire ce reportage, mais si vous ne respectez pas la loi vous n’allez pas pouvoir rester. On apprécie le travail des journalistes du monde entier. Et dans chaque pays, il y a des règles et des lois spécifiques pour les journalistes. Ici à Pékin, on travaille pour que les médias aient les meilleures conditions : les meilleures compétitions, les meilleures installations, les meilleurs hôtels. Tout sera parfait, et il normal de respecter la loi. »

Cette fameuse loi chinoise, la voici résumée pour les correspondants étrangers en poste à Pékin : Interdit de sortir de la ville sans autorisation des Affaires étrangères. Interdit de posséder du matériel de transmission radio ou satellite. Interdit aussi de diffuser, le terme est flou, toute information contraire aux Intérêts supérieurs de la Chine.

Pour être plus crédible envers le reste du monde, le comité d’organisation a recruté des collaborateurs étrangers. Annabelle Sablon, traductrice, travaille ainsi au centre des médias depuis plusieurs mois. Sa mission, transformer l’information officielle en texte qui ne choquera pas les oreilles françaises : « Il y a beaucoup de textes qui ont un vocabulaire très politique, des mots qui reviennent souvent. Des choses comme ça. C’est à nous en tant que traducteurs d’adapter le texte. »

ARTE : « Lesquels par exemple ? »

« Par exemple, il y a beaucoup le mot propagande qui revient souvent. On ne peut parler de propagande des Jeux Olympiques en français. On parle d’information, de communication, etc. Il faut adapter les termes. C’est une façon de montrer que la Chine communiste est capable d’organiser un évènement international. Donc forcément pour eux c’est très important. Ils vont tout faire pour que ça soit bien. »

A Paris, dans l’association Reporter sans frontières on suit depuis longtemps le dossier des JO pékinois.
Vincent Brossel, responsable Asie pour Reporters sans frontières :
« Donc ça c’est le dossier constitué au fur et à mesure de ce dossier Pékin 2008. Donc maintenant on se base sur la charte olympique, où il y a des choses écrites très clairement, qui concernent la manière dont les Jeux doivent se tenir. Sans aucune mobilisation politique, par exemple, alors qu’on sait très bien qu’à Pékin ça va être une grande fête nationaliste et à la gloire du gouvernement communiste. Donc c’est pour ça qu’on veut négocier avec le CIO, essayer de leur faire entendre les problèmes qui se posent. »
L’ONG a été reçu récemment en Suisse, au siège du CIO pour expliquer à quel point la Chine réprime la liberté d’expression.
« A Lausanne, c’était intéressant, car on a pu leur expliquer notre position, mais on a l’impression qu’ils n’ont pas saisi l’ampleur du problème auquel ils vont être confrontés. Par rapport aux journalistes, par rapport aux pro-tibétains, falungong, tous les gens qui vont protester pendant les Jeux Olympiques. Et donc on était face à des gens qui nous disaient : « Le problème du Tibet ça ne nous regarde pas, les droits de l’homme en Chine c’est pas nous qui allons les changer… ». Ils ne se sentent pas de responsabilité…
Ils se sentent une responsabilité générale d’amener les Jeux Olympiques dans un pays qui est en évolution comme la Chine, mais du tout la responsabilité de l’impact à terme pour la liberté de la presse ou les doits de l’homme… »

Exemple du contrôle que Pékin entend exercer, la retransmission des épreuves sportives seraient, en léger différé. Pour avoir le temps de masquer un spectateur qui brandirait une banderole en faveur du Tibet, par exemple :
« Ça serait très grave qu’il y ait ne serait-ce que quelques secondes de décalage. Ce serait la première fois des Jeux modernes qu’il y ait un différé sur des raisons totalement politiques, même pas commerciales. Ca serait un peu gâcher la fête. Parceque un sprint de 10 secondes, si il y a 10 secondes de différé, ça veut dire qu’on vivrait le moment historique avec un retard par rapport à la réalité. »

ARTE : « Ça ne leur pose pas de problème existentiel qu’il y ait une différence de traitement entre les Chinois et le reste du monde ? »
« Visiblement non. Mais malheureusement on a la preuve que toutes les entreprises étrangères font pareil. Récemment Yahoo, Google et maintenant le CIO font une différence de traitement entre l’audience chinoise et l’audience étrangère. C’est malheureusement deux poids deux mesures… »

Pékin va donc tout faire pour maîtriser l’image de ses Jeux Olympiques. L’enjeu est politique, mais aussi économique. Les JO brassent beaucoup d’argent. Et tout le monde espère gagner. Exemple : les 300 produits estampillés Pékin 2008 pourraient rapporter plusieurs dizaines de millions de dollars dans les caisses du parti.

 

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Edité le : 14-02-06
Dernière mise à jour le : 06-11-07


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