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ARTE Reportage

Le magazine d'actualité internationale. Tous les samedis à 18h50. Présenté en alternance par William Irigoyen et Andrea Fies

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ARTE Reportage Mercredi 22 mars 2006 - 03/04/06

Biélorussie : la dernière dictature d’Europe à l’épreuve des urnes

Transcription


Reportage de Vladimir Vasak, Pascal Carcanade, Andrei Stépanov
ARTE GEIE – France 2006
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Tout doucement le village sort de l’hiver, même en Biélorussie cela fait longtemps que l’on n’avait pas vu autant de neige en mars. Priluki n’est qu’à une vingtaine de kilomètres de Minsk la capitale, mais ici le temps semble s’être arrêté.
Youri : « Bonjour, entrez ; voilà notre petite résidence, c’est une entreprise agricole de la région de Minsk. Avant il y avait ici des fermes du kolkhoze, je n’ai gardé que ce bâtiment de bois là au fond, comme un relique, pour montrer ce que cela était avant ».
Car avant ici, comme dans toute l’Union Soviétique, la terre était divisée en kolkhoze, ces fermes collectives, symboles du communisme agricole. Il y a huit ans, Youri a eu de la chance ou de l’opportunisme, l’Etat du Bélarus lui a donné en gestion privée une centaine d’hectares.

Aujourd’hui, il est le chef d’une entreprise agricole avec 5 employés, un peu mieux payés que dans un kolkhoze où ils ne gagnent que 120 euros par mois : « Ca c’est notre tracteur, de la marque Belarus, modèle MTZ 82. C’est un très bon tracteur, il est petit, confortable, puissant et fiable. Comme la République du Bélarus où il est produit, il est sûr, enfin peut-être !».
Mais pour notre première rencontre avec lui, Youri n’en dira pas plus sur son pays et son système. En bon businessman local il deux portables mais en bon citoyen d’une ex-république soviétique il a gardé l’habitude de prendre les consignes auprès des autorités régionales : « Tu as entendu, je viens de leur dire que l’on ne parlerait pas de politique dans ce reportage, je leur ai dit ne craigniez rien, mais vous voyez, ils tremblent, surtout quand ils voient venir des journalistes étrangers ».

Les journalistes étrangers, pour Nadia, ils sont les bienvenus en Biélorussie. Nadia et sa chorale aiment cette chanson de Queen, symbole de liberté peut-être mais surtout symbole d’une culture moderne et européenne à laquelle ils veulent avoir accès.

Nadia a 24 ans, elle est encore étudiante, mais surtout militante dans l’opposition. Dimanche elle observera les élections pour le compte de son candidat, Alexandre Milinkevitch: « Dans ce quartier la plupart des gens connaissent le nom de ma famille, ma mère était candidate de l’opposition aux élections lègislatives »
La famille de Nadia est en effet une famille engagée qui n’a pas peur d’afficher son opposition. Pour nous ils acceptent de faire ce qu’ils ne font plus depuis longtemps, regarder le journal télévisé du soir. Ils vont nous décrypter la propagande effrenée d’un régime inquiet de voir arriver ici cette contagion démocratique qui a déjà touché l’Ukraine voisine.
Nadia : « Ce que l’on voit régulièrement sur BT et ONT les deux chaînes publiques ce sont des films qui montrent comme les gens vivent mal en Ukraine, en Serbie, mais aussi des films sur l’Amérique. On vous montre tout ce qui nous attend, que l’on risque la guerre, alors il vaut mieux rester tranquille, restez chez vous, ce sera mieux, tout le reste ne vous regarde pas ».
Et jeudi soir, le premier reportage du journal relatait la conférence de presse du chef du KGB biélorusse. Le général Soukhorenko veut démontrer la tentative de destabilsation du régime par de jeunes activistes formés en Ukraine et donc à la solde de l’Occident.
La mère de Nadia: « Le KGB doit bien montrer qu’il travaille et c’est pour ça qu’il fait toute cette mise en scène. Mais quand ils montrent l’image d’une arme et juste après celle d’un jeune homme qui reconnaît avoir participé à un séminaire, il n’y a aucun rapport entre les deux ».
Le père de Nadia: «Il a été à un séminaire, mais moi aussi j’ai participé à un séminaire ! On y raconte comme c’est bien en Europe, comment les gens y vivent. Un séminaire c’est un séminaire, c’est tout. Et il n’y a aucun rapport avec tout ça ».
Et le journal de jeudi se poursuit avec la visite du président Loukachenko à la Banque Nationale, il pose sur les réserves en or, le message est clair, le Bélarus est un pays propspère et le restera tant qu’il sera au pouvoir.

Vendredi était une grande journée pour Youri ; à 48 heures du vote les autorités organisaient une cérémonie pour récompenser les meilleurs entrepreneurs privés de la région : « Nomination pour la meilleure ferme de la région de Minsk en 2005, le vainqueur est, pour la ferme de Volgotnoye, Karpilovitch Youri Vladimirovitch »
Et la cérémonie s’achève avec le concert d’un groupe tout simplement appelé, URSS :
« Nous habitions ensemble, nous étions la même famille, c’était l’Union Soviétique.
Nous sommes allés en Afghanistan pour défendre une idée. Pour cela on a reçu des médailles en récompense de notre courage.
Maintenant que fait-on de toutes ces médailles ?»
Youri : « Il y a bien sûr des personnes âgées qui se souviennent avec nostalgie de cette période de l’Urss, ici au Bélarus on avance dans notre développement plus en douceur. Mais je pense que bientôt on va s’unir avec la Russie ».
Refaire l’union avec la Russie, s’appuyer sur Moscou pour garder le pouvoir, voilà la politique de Loukachenko grand nostalgique de l’URSS. Minsk ressemble d’ailleurs à une ville soviétique avec ses affiches de propagande au slogan unique, « Pour le Bélarus ».

Le président est omniprésent dans tous les médias, les candidats de l’opposition doivent se contenter de quelques minutes à la télé et de réunions dans des salles trop petites comme vendredi soir au cinéma Elektron. A l’entrée nous repérons cet homme qui filme plutôt pour identifier les gens venus au meeting.
Nadia était là pour écouter Alexandre Milinkevitch, un intellectuel discret qui a l’intelligence de ne pas provoquer le grand voisin, la Russie, meilleur soutien au régime Loukachenko : « On me demande souvent avec qui voulez-vous être ? Je pense que le Bélarus doit rester neutre et ne doit adhérer à aucune alliance ou bloc militaire. Le Bélarus doit construire des relations exemplaires avec l’Europe, il n’y a rien actuellement, mais aussi avec la Russie qui a été et restera un partenaire stratégique».

Nadia : «Je suis plutôt surprise, je ne pensais pas qu’autant de gens pourraient se lever pour crier vive le Bélarus, cela fait longtemps que je n’ai pas entendu ce slogan».

Les campagnes elles sont acquises à Alexandre Loukachneko, ancien directeur de kolkhoze. Pour Youri si le président y est encore populaire c’est peut-être grâce à un « modèle biélorusse de développement ». Le pays s’ouvre lentement à l’économie de marché tout en maintenant des structures sociales héritées de l’Urss. Résultat, dans les villages biélorusses ce n’est pas comme dans la Russie voisine où le système s’est écroulé en laissant des campagnes à l’abandon.
Youri: «Chez nous en Biélorussie les villages ne sont pas morts et je pense que c’est grâce à la politique de l’Etat. Notre président vient en plus de lancer un grand programme pour la renaissance des villages. Tout est fait ici pour qu’il y ait une transition en douceur ».

Samedi après-midi, les jeunes de Minsk se sont donné rendez-vous pour assister à un dernier concert organisé par l’opposition. C’est un hasard, revoilà notre homme à la petite caméra. Nadia est là avec des amis, et comme des millliers de personnes elle a reçu cet étrange message : « Le 19 mars 2006 au soir sur la place d’Octobre les provocateurs se préparent pour faire couler le sang, attention à votre vie et à votre santé ».

ARTE: « C’est le KGB ? »
Nadia : « Je ne sais pas, on ne sais pas, c’est peut-être eux, peut-être une provocation, peut-être cela va arriver. Bien sûr il y a aura des provocateurs, ils seront tous là ».

A l’approche de dimanche la tension est encore montée, mais la dernière soirée de cette drôle de campagne se déroule dans le calme. Les pieds dans la gadoue, 5000 personnes et seulement la presse étrangère écoutent Alexandre Milinkevitch : « Aujourd’hui le Bélarus est à un croisement des chemins. Soit le pays reste sur place, il vit dans le passé, soit il va de l’avant, vers le futur. Et notre avenir, c’est pays civilisé et européen. C’est ce que nous voulons ».

Dimanche matin, jour du vote, jour de fête. Le petit centre culturel de Priluki a organisé un concert à l’occasion de l’élection présidentielle, Youri est là.
On vote dans l’ancien château, bâtiment public depuis la Révolution de 1917. Encore une tradition héritée de l’Urss, au bureau de vote on y mange et on y boit.
Youri ne veut pas nous dire pour qui il a voté, nos questions le gêne.
ARTE : « Aujourd’hui en Biélorussie les gens ont peur ? »
Youri : «Vous m’obligez à répondre ! Je pense que non. Tout est calme et tranquille dans notre République. C’est pour cela que je crois que le peuple n’a rien à craindre ».

Pour Nadia au contraire les Biélorusses ont de plus en plus peur. Surtout depuis que le régime a imposé un nouveau contrat de travail précaire pour tous les salariés. Sa durée est de trois ans maximum, et dans le secteur public la norme est d’un an pour les fonctionnaires : « Ici les gens ont peur d’agir parce que leur travail dépend d’un contrat qu’ils signent pour un an seulement. Alors ils restent trranquilles ne bougent pas parce que si quelque chose se passe sans aucun préavis leur contrat ne sera pas reconduit pour l’année suivante ».

C’est dans un autre bureau de vote du centre de Minsk que Nadia a passé le reste de cette journée à observer le bon déroulement du scrutin. Mais releguée dans un coin, elle ne peut pas voir grand-chose, avec un miroir en face d’elle. De toute façon, près d’un tiers des électeurs ont déjà voté par anticipation, les bureaux sont en fait ouverts depuis mardi. C’est la technique utilisée par le régime pour falsifier le résultat.
Nadia : « Toute la fraude a déjà eu lieu pendant le vote anticipé, les bulletins déjà recueillis dans les urnes ont été remplacés. C’est comme ça ».
A 22 heures Nadia sort de son bureau de vote, le procès-verbal en mains, les comptes ont été faits et même refaits : « J’ai suivi un des membres de la commission électorale de mon bureau de vote, pour Milinkevitch il y avait aujourd’hui 280 voix, mais sur le protocole final Milinkevitch n’a que 150 voix. Je ne sais pas comment ils ont fait. Et bien sûr, il n’y a pas que dans mon bureau de vote, ce sera comme ça dans tous les bureaux ».

Malgré le message reçu la veille, elle n’a pas peur.
Arrivée sur la place d’Octobre elle sort son cher drapeau européen, qu’elle avait fabriquée avec sa mère il y a dix ans déjà : « Ce drapeau a été fait non seulement de mes propres mains, on peut dire qu’il a été fait des mains de tous les habitants de ce pays. Et on espère que dans un futur proche ce drapeau sera aussi le nôtre».
Soudain, une terrible tempête de neige balaye la place.
Nadia : « C’est une provocation ! »
Dans ce pays où règne le soupçon, les gens ont même pensé que c’était le KGB qui les arrosait de neige artificielle.
Alexandre Milinkevitch arrive, les premiers résultats officiels lui donnent autour de 6% des voix : «Ils ont peur de la vérité, ils ont peur de savoir ce que pense leur peuple, mais nous sur la place on sait ce que l’on veut, on veut la vérité, avec vous on veut qu’il y ait des élections libres, justes et légales. Tout ce qu’ils font c’est une farce, un simulacre. Nous ne reconnaissons pas les résultats, ne reconnaissons pas, ne reconnaissons pas ».
Nadia : « Je n’ai pas le sentiment d’avoir perdu, le fait que nous soyons sur cette place, le fait que l’on reste là dans le calme, que l’on ne nous touche pas, on peut dire que c’est déjà notre victoire ».

Lundi, Alexandre Loukachenko fanfaronne devant la presse internationale, Youri le regarde dans son bureau. 82% des voix pour le président, un score aussi ridicule que malhonnête, mais Youri ne nous dira pas le fond de sa pensée : «Il ne fallait pas s’attendre à autre chose, comparer aujourd’hui à hier, je l’avais pressenti, je savais que ça se passerait comme ça. Alors, tout est stable. Le plus important, c’est que l’on puisse travailler, travailler, travailler ».

Travailler et faire du traîneau dans la campagne enneigée. Youri est comme beaucoup d’entrepreneurs en Biélorussie, il s’adapte au régime pourvu qu’il le laisse gagner de l’argent. Mais en bon homme d’affaires, Youri sait aussi que le pays ne pourra pas rester longtemps dans cet état : « Je pense que les changements sont inévitables, il y en aura, peut-être que l’on n’a pas besoin de transformations profondes, mais de légères réformes. Etre plus proche de l’Europe, oui, je crois que c’est nécessaire. Et je pense qu’avec le temps ça viendra».

Lundi soir Nadia était à nouveau sur la place d’Octobre pour crier avec des milliers d’autres citoyens : « Honte, honte, honte !».
Revoilà des cameramen un peu étranges, ils filment ces jeunes obligés de cacher leur viasge parce que sur leur banderole est écrit, non à l’Etat policier.
Pour Nadia, cette deuxième soirée est encore un succès, les opposants font parler d’eux : «Je suis certaine que l’Europe ne nous abandonnera pas et que les médias ne vont pas nous oublier et encore parler de nous. Il vaut mieux que ce soit la Russie qui nous oublie ! Les autres, ils sont avec nous ! »
Mais si le pays ne change pas Nadia finira par le quitter, rejoindre son frère déjà en Pologne, pour vivre libre en Europe, même si la Biélorussie … c’est aussi l’Europe !


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>> A partir du 1er avril 2006, ARTE Reportage est rediffusé tous les samedis à 9h00

Edité le : 20-03-06
Dernière mise à jour le : 03-04-06


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