Compétition internationale
Léopard d’or :
AI NO YOKAN (Pressentiment d’amour) de Masahiro Kobayashi, Japon
Prix spécial du jury :
MEMORIES (Jeonju Digital Project 2007) de Pedro Costa, Harun Farocki, Eugène Green, Corée du Sud
Prix de la mise en scène :
Philippe Ramos pour le film CAPITAINE ACHAB, France / Suède
Léopard pour la meilleure interprétation féminine décerné à l’actrice : Marian Álvares pour le film LO MEJOR DE MÍ de Roser Aguilar, Espagne
Léopard pour la meilleure interprétation masculine décerné ex aequo aux acteurs :
Michel Piccoli pour le film SOUS LES TOITS DE PARIS de Hiner Saleem, France et
Michele Venitucci pour le film FUORI DALLE CORDE de Fulvio Bernasconi, Suisse / Italie
Mention spéciale :
CHO Sang-yoon, directeur de la photographie du film BOYS OF TOMORROW de NOH Dong-Seok, Corée du Sud
 |
| Eugène Green avec le Prix Sécial du Jury 2007, pour "Memories" |
|
« Memories » (Prix Spécial du Jury cette année à Locarno) est le dernier né d'une série de films collectifs en vidéo numérique financé chaque année par le Festival de Jeonju en Corée (Digital Short Films by Three Filmakers) ayant pour but de porter une réflexion sur l'image et la matière digitale tout en faisant oeuvre d'art. Pour la première fois trois cinéastes non asiatiques ont été invités à s'exprimer au travers de trois court-métrages, Harun Farocki, Pedro Rocha et Eugène Green : dans « The Respite » le cinéaste allemand Harun Farocki décrypte au travers d'intertitres systématiques les rushes d'un film de propagande nazie tourné aux Pays-Bas dans le camp de Westerbok où les prisonniers en transit seront convoyés vers la mort. Usant de la répétition des séquences et de cartons explicites, Farocki créé volontairement une distance. Il cherche de vérifier la part de mensonge et de véracité implicite aux images et vise l'objectivité du spectateur face à leur banalisation.
 |
| "The Rabbit Hunters" de Pedro Costa |
|
Dans son univers de prédilection, le portugais Pedro Costa filme au quotidien les hommes et femmes du quartier misérable de Fonthainas, les émigrés capverdiens Virgilio, Benvindo, Maria et Isabel, méprisés de la société portugaise qui aspirent au bonheur dans cette banlieue habitée d'eux seuls. Somptuosité du cadre, des couleurs, des décors, des visages et des corps : Pedro Costa réalise « The Rabbit Hunters » au hauteur de son très beau et précédent « Juventude Em Marcha » (2006).
Enfin «Correspondances» d' Eugène Green pour la première fois en «format digital» observe deux jeunes internautes de dix sept ans : Virgile (François Rivière) avoue par mail son amour pour Blanche (Delphine Hecquet) alors qu'il ne l'a croisée qu'une seule fois. Blanche accepte leurs échanges alors qu'elle aime encore Eustache (Clément Cogitore), récemment décédé. Green examine comme toujours un amour impossible et l'entre choc de réalités matérielles et spirituelles. Il joue d'anachronismes, filme un ordinateur éclairé par la flamme d'une chandelle pendant qu'un ouvrage de la «Princesse de Clèves» veille dans l'ombre. Si les claviers portent l'effusion des mots, Green formule l'impuissance électronique à rapprocher les corps confirmée en cela par la distance qu'implique, malgré les parallélismes, les champs et contrechamps. C'est seulement l'irruption de l'irréel, le fantôme du jeune homme disparu, qui rapproche et permet l'éveil, l'élévation des personnages. «Correspondances» est au final une oeuvre très inspirée, parfaitement dessinée : celle d'un cinéaste raffiné bien trop rare.
 |
| "Le casque doré" (O capacete Dourado) de Jorge Cramez |
|
Présenté également en compétition, «Le casque doré» (O capacete Dourado) de Jorge Cramez est un premier film portugais à petit budget qui retint l'attention. Ce dernier relate le trajet de Jota , un adolescent turbulent qui passe ses jours et ses nuits sur sa motos délaissant ouvertement ses études. Malgré son air de rebelle, Jota porte en lui un sentiment coupable face à la mort de sa mère. Un jour il rencontre Margarida, fille d'un sévère professeur de chimie : au grand désespoir de ce dernier, les deux lycéens tombent amoureux l'un de l'autre. Alors que la lutte entre l'âge adulte et l'enfance est un sujet régulièrement abordé par de jeunes auteurs faisant leurs armes pour un premier film, Jorge Cramez a le mérite de s'être beaucoup concentré sur son acteur principal (Eduardo Frazão) qui s'épanouit dans des scènes tirées vers une réalité ordinaire, un mélange qui confond avec une grande souplesse les limites de la fiction et du documentaire. La proximité entretenue dès lors avec Jota le solitaire permet l'implication nécessaire du spectateur pour entrer en contact avec d'autres qui, sans exception, ne viennent jamais perturber l'aspect lancinant qui se dégage du récit. Ainsi l'éclosion d'une histoire d'amour souvent rabâchée (inspirée de « Roméo et Juliette » de Shakespear) évite toute mièvrerie, renforcée par la tristesse et la fraîcheur émanant tant des comédiens que par la liberté que saisit Jorge Cramez en se laisser inspirer par la nature, parfois en musique, pour des chorégraphies poétiques. Ne serait-ce que pour ces petits moments, «Le Casque doré» est une belle découverte.
 |
| Philippe Ramos pendant la remise des Prix. Prix de la mise en scène 2007 pour "Capitaine Achab" |
|
Au delà du faste habituel des grand festivals internationaux de catégorie A, l'anniversaire des 60 ans du festival de Locarno aura ainsi été marqué de manière emblématique du sceau d'auteurs déterminés, en dépit de la fragilité accrue des systèmes de production cinématographique. Certaines oeuvres significatives comme «Capitaine Achab» de Philippe Ramos (Prix de la mise en scène 2007) (voir aussi la conférence de presse filmée dans ce dossier) ou les précités «Memories» (Prix Spécial du Jury) et «Casque Doré» ont laissé transparaître cette réalité qui éprouve tant la résistance des cinéastes aujourd'hui à ne rien concéder du développement de leurs imaginaires malgré des budgets limités et les difficultés grandissantes de l'exploitation des films en salles.
 |
| "Compilation 12 instants non partagés" de Frank Beauvais |
|
Le cas des sections parallèles de Locarno, «Ici et ailleurs» ou «Play Forward» notamment, ont confirmé cette motivation à explorer de nouveaux territoires tout en définissant de manière pragmatique l'expression de simplicités retrouvées. «Compilation 12 instants non partagés» de Frank Beauvais est bien la métaphore de cela : sur le principe d'un cinéma-réalité fauché et exigeant, le réalisateur tente de séduire un jeune homme en captant ses réactions en gros plan à l'écoute de douze chansons rares, souvent déchirantes et éminemment narratives. L'auteur et son modèle sont ainsi liés au coeur d'une abstraction qui confine tant à l'idée de résistance que d'abandon, laissant une impression très vive au spectateur, celles de moments de grâce et de brûlures intérieures partagées. Ce film d'un peu moins d'une heure, simple et émouvant, tourné en vidéo mais où on l'on a pût trouver davantage de cinéma qu'ailleurs, pouvait suffire à combler l'attente du festival, une manifestation que l'on souhaite rester solide et ouverte pour défendre des oeuvres fragiles et courageuses.
Olivier Bombarda