La Palme d’Or décernée à un film juste et fort, Entre les murs de Laurent Cantet, si elle n’est pas directement politisée, montre néanmoins la sensibilisation aux problèmes sociaux et à celui, très délicat aujourd’hui, de l’éducation. Suivent le Grand Prix pour Gomorra de Matteo Garrone et le Prix du Jury pour Il Divo de Paolo Sorrentino, deux films italiens virtuoses dans deux styles radicalement différents, qui épinglent les méfaits de la Camorra pour le premier et la corruption de la politique italienne à travers la figure de Gulio Andreotti pour le second. Jusque là tout va bien.
Le Prix de la mise en scène attribué à Nuri Bilge Ceylan pour Les Trois Singes et celui du scénario pour Jean-Pierre et Luc Dardenne (Le Silence de Lorna) récompensent des réalisateurs confirmés et reconnus. Pas de grande surprise de ce côté-là. Plus étrange ce prix « entre deux eaux » du 61ème Festival de Cannes, qui ne veut à la fois rien dire et tout dire donné à une actrice de légende Catherine Deneuve pour Conte de Noël d’Arnaud Desplechin et à un réalisateur tout aussi mythique Clint Eastwood pour Changeling. Commet décrypter ça ? Un « prix de la légende » ? Un « Prix de la carrière phénoménale » ? Comme le disait justement notre photographe Richard Bellia : « Si tout ça se passait en politique plutôt qu’en cinéma, les mises en examen pleuvraient… »
Le prix d'interprétation masculine a été donné à Benicio Del Toro pour 'Che' de Steven Soderbergh, tout autant pour sa performance de chaque instant que pour l’effort fourni et son implication dans la conception du projet on imagine (4h35 de film ! à courir dans la jungle dans la peau de l’icône Che Guevara). Plus mystérieux, le Prix d'interprétation féminine pour Sandra Corveloni pour "Linha De Passe" de Walter Salles, n’a pas été bien compris du public du festival déjà acquis à l’actrice formidable du Leonera de Pablo Trapero, Martina Gusman. Comme presque chaque année donc, un palmarès en demi-teinte qui sent le consensus mou, et même parfois le copinage plutôt que la radicalité qu’on était en droit d’attendre du Président du Jury Sean Penn.
Pour finir on note l’absence vraiment honteuse de ce palmarès d’un film sublime, novateur, puissant qui a marqué les esprits dès le deuxième jour : Valse avec Bachir d’Ari Folman, une vision fulgurante sur la guerre et la mémoire, alors que le réalisateur a été rappelé pour assister à la cérémonie de clôture. Pas classe.
Delphine Valloire
...aleae jactae sunt, comme disent les Romains dans Astérix. Les dés sont jetés, les prix attribués. Le choix du jury pour la Palme D'Or est, certes, inattendu, mais pas complètement surprenant. C'est la première fois depuis 21 ans qu'un Français remporte la récompense suprême. Le film de Laurent Cantet, Entre les murs, raconte les problèmes quotidiens d'une école pluri-culturelle à Paris. A l'inverse de Nicolas Philibert dans Etre et avoir, Cantet se concentre surtout sur les nombreux problèmes que les professeurs et les élèves ont à surmonter tous les jours: la haine, la colère, la violence, la jalousie. Cantet capte toute cette agitation avec trois caméras – rien ne lui échappe. Entre les murs offre un regard intransigeant sur le monde réel; ce film répond exactement aux exigences que Sean Penn, lui-même très engagé politiquement, attendait d'un film candidat à la plus haute disctinction: « Ce film se doit d'être conscient du monde politique dans lequel il évolue. » En effet, Entre les murs est une contribution importante, qui offre d'éventuelles solutions à certains problèmes contemporains. Les élèves du film, tous novices, se sont réjouis et ont fêté sereinement leur victoire sur la scène du Palais.
Dommage, cependant, que Waltz With Bashir n'ait remporté aucun prix. Bien qu'il ait été présenté en tout début de festival, pour de nombreux journalistes il faisait figure de favori, à égalité avec Les trois Singes de Nuri Bilge Ceylan et Changeling de Clint Eastwood . Ce film documentaire, sous forme de bande-dessinée, se prononce clairement contre la guerre et ses terribles conséquences, mais d'une façon que l'on avait jamais vue. Waltz With Bashir crée un nouveau genre: le film documentaire d'animation. Il est à la fois innovant et original. Waltz With Bashir donne la possibilité à son réalisateur Ari Folman d'exprimer son propre vécu refoulé de la guerre et de ses horreurs -celle du Liban en 1982-, ainsi que ses souvenirs, ses rêves et sa vision de la réalité. Si Folman avait tourné un documentaire sur les crimes de guerre, cela aurait juste été un documentaire de plus, comme ça en revanche il a créé un nouveau genre.
Les deux prix d'interprétations principaux ont été attribués pour des rôles qui ont permis aux acteurs de beaucoup jouer de leur propre personnalité: Benicio del Toro pour son interprétation convaincante de Che Guevara dans Che, le drame de quatre heures et demi de Steven Soderberg. Il aura fallu sept ans à Steven Soderbergh pour préparer ce film et effectuer toutes les recherches nécessaires: il s'est même rendu avec Benicio del Toro, entre autres, à Cuba. Ce dernier s'est d'autant plus réjoui de sa victoire qu'il avoue lui-même que « plus j'apprenais de choses sur lui, plus j'avais peur de 'le' jouer. » Pendant des heures et des heures, il se fraye un chemin à travers la jungle, ça laisse forcément des traces: « J'ai eu beau travailler avec des gants, mes ongles sont encore sales. »L'autre prix d'interprétation revient également à l'Amérique Latine: il est attribué à la Brésilienne Sandra Corveloni qui, dans La Linha de Passe de Walter Salles, incarne « Cleuza », une mère qui élève seule quatre enfants de quatre pères différents. Affligée par le désespoir, mais animée d'un puissant esprit de sacrifice, elle tente d'assurer à ses fils un bon départ dans la vie.
Le Grand Prix du Jury a été attribué, à juste titre, à Gomorra de Matteo Garrone, un film italien qui sélève contre la mafia. Sans prétention et sans effets inutiles, il montre la vie de la mafia napolitaine et l'étendue de son pouvoir. Les mesures de sécurité furent d'ailleurs grandement renforcées lors de la première. Le jeune romancier Roberto Saviano, dont le roman a servi de scénario au film, a vécu deux ans 'sous couverture' comme membre de la mafia, et bénéficie depuis lors d'une protection policière.Le prix de la mise en scène est revenu à Nuri Bilge Ceylan, un hôte régulier du Festival, pour Les trois singes, un film paisible et émouvant . Les frères Dardennes, déjà récompensés deux fois par la Palme d'Or pour Rosetta (1999) et L'enfant (2005), ne sont pas repartis les mains complètement vides: ils obtiennent le prix du meilleur scénario.
D'autres prix sont également attribués parallèlement à la Compétition Officielle. La programmation Un Certain Regard a fait beaucoup parler d'elle par sa qualité exceptionnelle, à tel point que l'on s'est parfois demandé pourquoi certains films n'étaient pas en Compétition. Fatih Akin, dont le film De lautre coté était en Compétition Officielle en 2007, fut le président de jury d' Un Certain Regard, il est enthousiaste: « Notre tâche consistait à attribuer trois prix. Mais au vu de la qualité et de la teneur de la sélection, et pour exprimer notre enthousiasme, nous avons demandé l'autorisation de pouvoir récompenser encore deux autres films. »
Wolke 9 d'Andreas Dresen, un co-production Arte, fut l'un de ceux-là: il s'intéresse à un sujet qui jusqu'à présent n'a pas trouvé beaucoup d'écho au cinéma: l'amour à un âge avancé. Inge, une retraitée, mariée depuis trente ans, tombe amoureuse de Karl, âgé de 76 ans, et remêt ainsi son mariage en cause. Dès les premières minutes, Dresen ose ce que la publicité et la plupart des films ne font jamais: il montre un couple, qui a largement dépassé la cinquantaine, en train de faire passionnément l'amour. Ce devrait être une évidence pour tous, mais personne n'en parle. Pour son film hors norme, Dresen se voit attribuer le prix "Coup de Coeur".Lors de la première, Wokle 9 a été salué par une 'standing ovation' de dix minutes.
Dresen en était très heureux: « Nous sommes vraiment très heureux et sommes sur un 'nuage 9' (*)! Ce fut ma première expérience à Cannes, et en plus de la réaction enthousiasmante du public, le fait de recevoir un prix est la plus belle consécration de notre travail. Merci beaucoup pour l'invitation, pour le prix, pour tout. Et: A bientôt! »(en français dans le discours...)
Nana A.T. Rebhan* 'Wolke' signifie 'nuage' en allemand







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