Le Pérou a eu la peau de l’Ours
À quelques exceptions près, la volonté du Jury de cette 59e Berlinale a été de récompenser de jeunes talents, et de mettre en avant des cinématographies émergentes : le Pérou, l’Uruguay et dans une moindre mesure la Roumanie. En décernant l’Ours d’Or à un film radical mais très réussi qui avait recueilli tous les suffrages de la critique « La Teta Asustada » de Claudia Llosa, le Jury composé quand même de pasionarias du cinéma indépendant (Isabel Coixet, Tilda Swinton…), a eu le courage de ses opinions. Cette année encore à Berlin, la tâche pour eux ne consistait pas à départager les dix-huit films effectivement en compétition mais à distinguer les cinq ou six véritablement dignes de figurer au sein d’un palmarès.
Parmi les gagnants, l’un faisait vraiment plaisir à voir : Adrian Biniez a remporté trois Ours pour son film « Gigante » (Ours d'argent Grand Prix du Jury ex-aequo, le Prix Alfred Bauer ex-aequo et Meilleure première oeuvre). Ce film situé dans un environnement très morose réinvente pourtant la réalité avec beaucoup d’esprit, d’humour et d’inventivité. Il ouvre effectivement de nouvelles perspectives et méritait donc amplement le prix Alfred Bauer qui distingue l’innovation.
Deux prix ont récompensé le second opus de la jeune Maren Ade, "Alle Anderen" (Ours d'argent - Grand Prix du Jury ex-aequo et Ours d'argent de la Meilleure actrice pour Birgit Minichmayr) un film bien senti sur le couple, qui dissèque à la « Bergman » les pressions de la société (et de l’orgueil) sur une histoire d’amour.
Le prix du meilleur réalisateur va à l’Iranien Asghar Farhadi pour "Darbareye Elly" un huis clos bien ficelé, tant au niveau de la direction d’acteur que de la montée de l’angoisse, qui en dit plus qu’il n’y paraît sur la vie en Iran. Pendant la cérémonie, Sotigui Kouyate, lauréat de l’Ours d’argent du meilleur acteur pour son rôle de père dans "London River" de Rachid Bouchareb, a capturé pendant bien dix minutes son auditoire subitement transporté sous l’arbre à palabres. Il s‘est peut-être offert un temps de parole à la démesure de son talent.
Quant à la photogénie des sombres Carpates, elle a sans doute valu à "Katalin Varga" son Ours d'argent de la Meilleure contribution artistique. Enfin, le prix du Meilleur scénario est allé au bouleversant "The Messenger" d’Oren Moverman, qui aurait pu prétendre à d’autres prix plus prestigieux notamment grâce à la performance extraordinaire de son acteur principal Ben Foster. Gageons que ce n’était ni le lieu, ni l’endroit pour récompenser un film américain, même indépendant, sur les vétérans de la guerre d’Irak, un petit chef d’œuvre qui n’aura sans doute aucun problème pour trouver des acheteurs et son public. Ainsi soit il…
Delphine Valloire
Plaintes de haute volée - le cinéma ne s'en porte que mieux!
Dès le début du festival, Dieter Kosslick, le directeur de la Berlinale, avait annoncé que jamais auparavant le cinéma allemand n'avait été autant représenté que cette année, sachant que parmi les quatre productions allemandes deux étaient « hors concurrence », de sorte qu'il ne fallait pas s'attendre à une pluie de récompenses: il s'agit de « The International », un film de Tom Tykwer destiné au marché international et qui ne peut que dans une faible mesure être qualifié d'allemand, et de « Allemagne 2009 », une compilation prometteuse de 13 courts-métrages sur l'état de la Nation allemande, réalisés par des metteurs en scène reconnus de la nouvelle génération, et qui a finalement accouché d'un résultat triste et peu convaincant. Les journalistes étrangers ont pris note de la performance, pour relever aussitôt qu'à l'étranger l'Allemagne est perçue de façon beaucoup plus positive que dans cette tentative de constat cinématographique. Les Allemands sont donc bien les seuls à souffrir de l'état de l'Allemagne: une constatation typique de la Berlinale de cette année.
Comme c'est souvent le cas lors de la Berlinale, le jury s'est rué sur les productions originales issues de pays plutôt exotiques. C'est ainsi que l'Ours d'Or, la récompense suprême du festival, a été attribuée à « La teta asustada » de Claudia Llosa, un film péruvien surréaliste et métaphysique, d'une grande finesse psychologique, mais peut-être un peu surchargé. L'Ours d'Argent a lui été attribué à l'Uruguayen Adriàn Biniez pour « Gigante » (Grand Prix du Jury), un premier long métrage, qui met en scène une histoire d'amour, filmée là encore sur un rythme plutôt lent et paisible. Des Ours d'Argent ont aussi été décernés à un film iranien (« About Elly »), un film roumain (« Katalyn Varga ») et à une coproduction franco-algérienne (« London River »). Mettre l'accent sur des films issus de ces pays-là, qui par manque de temps plutôt que par ignorance, ont du mal à se faire connaître, est une tradition « berlinaise » positive, du moins tant que les films sont évalués à leur juste valeur. S'ils devaient bénéficier d'un bonus pour leur exotisme, cela constituerait rien moins qu'une preuve d'arrogance dont les effets seraient contraires à ce qui est escompté.
"My One And Only" est une merveille de comédie loufoque comme à la grande époque d'Hollywood, avec une Renée Zellweger tout bonnement renversante: comparée à un long-métrage engagé issu d'un petit pays, cette comédie grand public n'est, de ce point de vue, pas à son avantage. Il n'en reste pas moins que pour le rôle principal ou pour le scénario, cette histoire aurait mérité n'importe quel prix.
Quoiqu'il en soit, le cinéma allemand poursuit son ascension, ce que l'on a encore pu vérifier cette année de façon évidente, même si la crise financière a laissé surgir des inquiétudes quant aux financements futurs. Mais, comme le relevait une participante, un marché plus calme pourrait avoir comme vertu de libérer de nouvelles énergies créatrices.
Le film de Maren Ades, « Tous les autres », le film peut-être le plus radical et le plus intransigeant de la compétition, mais aussi le plus agaçant dans la minutie pesante de ses observations psychologiques, partage le Grand Prix du Jury avec « Gigante », ce à quoi s'ajoute l'Ours d'Argent du meilleur rôle féminin pour Birgit Minichmeyr.
On s'étonne, sans vraiment trouver de réponse, pourquoi « Tempête » de Hans-Christian Schmid n'a obtenu aucun prix. Peut-être cette co-production internationale, au thème pourtant novateur et puissant, est-elle un cran trop lisse et parfaite pour ce jury prestigieux et sa charismatique présidente Tilda Swinton.
Cette Berlinale offre bien sûr son lot de déceptions, mais on ne peut pas dire qu'il y ait eu de décisions vraiment contestables : même des films aussi sujets à discussion ou polémique que « Rage » de Sally Potter, « Ricky » de François Ozon ou « Mammoth » de Luka Moodysson ne peuvent que faire du bien à un Festival, car qu'on les aime ou non, on ne peut dénigrer leur puissante aspiration artistique.
Il est presque superflu d'évoquer le peu de temps, hormis pour assister à la compétition principale, dont on a disposé pour les sections « Panorama » ou « Forum » et leurs magnifiques et nombreux films du monde entier, sans parler de la somptueuse rétrospective de films en 70mm, dont les images puissantes ont constitué un exaltant contrepoint à la numérisation rampante, qui atteint maintenant même les salles de projection. Ces énormes bobines ne sont certes pas faciles à manipuler, s'avèrent très chères, et sont donc amenées à finir au musée, mais en visionnant un bon film en 70mm, comme « Laurence d'Arabie » ou « 2001 – Odyssée de l'espace », on peut quand même mesurer ce qu'on est sur le point de perdre. On ne remerciera jamais assez la Berlinale 2009 d'avoir attiré notre attention sur ce point.
Thomas Neuhauser







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