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Luchino Visconti

Retrouvez dans ce dossier des textes autours des films du grand cinéaste italien : Ludwig ou le crépuscule des Dieux, Senso, Rocco, Les Damnés, Mort à Venise. (...)

Luchino Visconti

11/05/02

Biographie de Visconti


BIOGRAPHIE DE LUCHINO VISCONTI
Texte: Olivier Bombarda

Paradoxes, contradictions? La vie de l'homme en est toute emprunte et ils ont contribué à former le réalisateur de films qu'il deviendra tardivement, à l'âge de 36 ans.

Luchino Visconti est né le 2 novembre 1906. Il est le quatrième des sept enfants de Don Guiseppe Visconti et Carla Erba, couple appartenant à la haute aristocratie milanaise (les Visconti ont régné 200 ans sur Milan), proche de la famille royale et qui outre le fait de posséder un palais à Milan, une villa sur les bords du lac de Côme, et un château près de Plaisance, connaît les joies régulières de leur loge particulière à la Scala.
Car si Luchino Visconti connaît une éducation religieuse extrêmement stricte et conservatrice, celle-ci laisse en même temps une large place à la connaissance et la pratique des Arts. Ainsi, comme le personnage de Günther dans "LES DAMNES" (1969), Visconti apprendra très tôt le violoncelle, sa mère lui donnant les leçons d'harmonie et de contrepoint. Dès 14 ans, le jeune homme est capable de donner dans un concert public au Conservatoire de Milan, une interprétation de la Sonate en 2 temps de B.Marcello.
A cette époque, il découvre le cinéma, mais c'est avant tout le théâtre qui lui donne ses premières grandes sensations :

" Je suis né, dira t-il, avec l'odeur de la scène dans les narines. Celle privée, que nous avions Via Cerva et celle, stupéfiante de la Scala "

Les enfants Visconti montent et interprètent chez eux, différentes pièces :

"Mon rôle favori était celui d'Hamlet".

En 1924, les parents de Luchino se séparent. Bien que cette séparation (qui eut lieu semble t-il pour des raisons d'argent et des désaccords politiques, Carla Erba étant plus favorable à Mussolini) n'ait pas eu une grande importance dans l'affect de Visconti, elle lui donnera moins l'occasion de voir son père. Ce dernier, par ailleurs, apparaît comme un personnage trouble, homosexuel notoire et qui reste connu pour avoir construit un village moyenâgeux en y installant des paysans de la région, leur assurant une formation professionnelle pour que Grazzano devienne un centre artisanal. C'est aussi Don Giuseppe qui fit découvrir à son fils les œuvres de Marcel Proust. Visconti n'oubliera jamais la lecture de " A la Recherche du Temps perdu ", et son adaptation pour le cinéma, tant désirée, deviendra une obsession qu'il ne pourra pourtant jamais assouvir.

En 1926, Visconti est enrôlé dans la cavalerie à Pignerol, et si sa beauté physique, son statut social, sa richesse, font des ravages dans son entourage féminin, sa passion n'a rien à voir avec des aventures amoureuses, mais elle le porte vers le monde équestre. De retour en 1928, il commence à acheter ses premiers chevaux et ce, jusqu'en 1934 ; il fut largement connu et reconnu dans ce domaine.

Néanmoins en 1933, Visconti fait des voyages en Allemagne Nazie et en revient positivement impressionné. Il est alors loin de réaliser ce que peut représenter le fascisme aussi bien en Allemagne qu'en Italie.

Ce n'est qu'à Paris, lorsqu'il rencontre Jean Renoir par l'entremise de Coco Chanel, que commence pour lui une prise de conscience :

" Durant cette période ardente, celle du Front Populaire, j'adhérais à toutes les idées, à tous les principes esthétiques et pas seulement esthétiques mais aussi politiques. Le groupe de Renoir était nettement situé à gauche et Renoir, encore qu'il ne fut pas inscrit, était sans nul doute, très proche du parti communiste. A ce moment, j'ai vraiment ouvert les yeux, je venais d'un pays fasciste où il était impossible de rien savoir, de rien lire, de rien connaître, ni d'avoir des expériences personnelles ".

Vague assistant sur "TONI", puis sur "UNE PARTIE DE CAMPAGNE" de Jean Renoir, Visconti découvre avec lui les films du cinéma soviétique, notamment un film de Serge et Georges Vassiliev, "TCHAPAIEV, LE CHEMIN DE LA VIE ", qui l'impressionna très fortement : Ce n'est guère étonnant car on y retrouve en germe des thèmes proches de ceux de Visconti, essentiellement un goût marqué pour la beauté alliée à la cruauté.

Cependant, si en 1936 Luchino Visconti apparaît sensibilisé aux idées de gauche, ce n'est qu'un début. Ce qui semble être le fait le plus déterminant à cette période, c'est sa reconnaissance et l'entière acceptation de son homosexualité, une confiance qui naît dans le contexte libertin des milieux créatifs parisiens et de sa rencontre avec le photographe H.Horst.

Très peu de temps après, de retour en Italie, Visconti va véritablement s'engager politiquement grâce au contact des gens de "CINEMA "; il s'agit d'une revue dirigée par le fils du Duce, Vittorio Mussolini, qui paradoxalement regroupe des intellectuels de gauche et des partisans du Parti Communiste clandestin dans leur amour du cinéma. Visconti rencontre le groupe par l'intermédiaire de Renoir et de De Santis. Cette association d'écrivains, de théoriciens prônent le réalisme dans les films, un cinéma influencé par les leçons du cinéma soviétique et français. On reprend dans la littérature les critères du vérisme.
C'est à cette époque que Visconti se range aux cotés du Parti Communiste, sans en avoir la carte car il est certain que le Parti voyait d'un œil sceptique le rapprochement de ce Milanais, aristocrate et riche.
Pour d'autres, au contraire, le nom rassurant de Visconti permettait un alibi tout indiqué pour faire passer des textes polémistes et souvent écrits par d'autres.

En 1942, c'est la naissance d'"OSSESSIONE", la première réalisation cinéma de Luchino Visconti, après plusieurs projets refusés par la censure.

Le roman, non traduit en français et en italien, "Le facteur sonne toujours deux fois" de James Cain, fut donné à Renoir qui le transmit à Visconti. Collectivement adapté, mis en scène par Visconti, premier film néo-réaliste, "OSSESSIONE" sera abouti malgré de
nombreux problèmes d'ordre financier et technique.

L'accueil public fut mitigé et le film connaîtra des interdictions nombreuses.
Alors que parallèlement on commençait à arrêter des membres de "CINEMA", "OSSESSIONE" devait devenir le symbole même de la rébellion antifasciste.

Le 25 juillet 1943 est la date de la chute de Mussolini. L'Italie divisée entre la République de Salo et le royaume de Badoglio, connaît la violence, les luttes clandestines, antinazies, antifascistes. Visconti s'illustre en cachant des fuyards, des clandestins, mais il est arrêté par la Gestapo. Témoin des tortures infligées à des amis, le cinéaste se servira de ces souvenirs douloureux en réalisant "LES DAMNES". Il s'en sort néanmoins et très vite c'est la fin de la guerre.

S'il reprend d'arrache pied son travail, beaucoup de projets, cependant, n'aboutissent pas : C'est au théâtre alors que Luchino trouvera son compte. En janvier 1945 il monte "LES PARENTS TERRIBLES" de Jean Cocteau puis d'autres auteurs l'inspirent : Hemingway, Sartre, Cadwell, Achard. C'est un véritable bouleversement du théâtre qu'il propose, ouvrant l'Italie à des œuvres provenant "d'autre part". Scandales, triomphes, Visconti laisse une empreinte extraordinaire dans le milieu du théâtre.

Pendant ce temps c'est l'ascension du cinéma néo-réaliste entre 1945 et 1947.

En 1948, le Parti Communiste Italien (P.C.I.) va devoir affronter des élections déterminantes et il pense que le cinéma peut l'aider à gagner. L'idée de Visconti de se lancer dans la réalisation d'un film, inspiré du roman 'II MALAVOGLIA" de Verga, dont l'histoire est celle d'une lutte de pêcheurs siciliens, séduit les communistes qui financent à hauteur de 6 millions de Lires le projet. "LA TERRE TREMBLE" voit le jour après de nombreuses péripéties et lors de sa présentation, le film est fort discuté : On reproche à Visconti d'avoir "donné à l'extérieur une image défavorable de l'Italie". "LA TERRE TREMBLE" sera donc écourté et doublé (on ne pouvait accepter la totalité des dialogues en dialecte sicilien).


Pour réaliser un troisième long métrage il accepte la proposition de Salvo d'Angeo. Il s'agit de "BELLISSIMA" avec l'actrice Anna Magnani. Visconti enchaînera avec elle tout de suite après avec un court métrage pour un film à sketches.(NOUS LES FEMMES)

En 1952, la Lux cherche à produire un film grand spectacle et d'un haut niveau artistique. Elle décide ainsi de faire appel au cinéaste italien pour réaliser "SENSO", d'après une nouvelle de l'écrivain Boito.


A partir de cette date que Visconti collabore réellement avec Suso Cecchi d'Amico, scénariste avec laquelle il construira ses films futurs.
"SENSO" permet au réalisateur italien de sortir un peu du courant néo-réaliste, c'est son premier film en "costume" et il y évoque notamment l'historique défaite de l'Italie à Custozza, au profit des autrichiens en 1866. Le film est un succès public mais fait scandale, les italiens apprécient peu l'aspect "révolution trahie". Cependant aujourd'hui, plus que le caractère politique et polémiste de l'oeuvre, "SENSO" reste pour nous un superbe mélodrame.

Parallèlement au cinéma, Visconti travaille à la mise en scène d'Opéra. Il rencontre Maria Callas avec qui il monte "LA VESTALE",
"LA SONNAMBULA " et "LA TRAVIATA ".
Certes s'il préfère davantage Verdi, il s'intéressera aussi plus tard à Strauss, Mozart, Beethoven.

En 1957 sort sur les écrans "LES NUITS BLANCHES" d'après Dostoïevski, film mineur, puis en 1960 "ROCCO ET SES FRERES".
Ce dernier est une chronique familiale d'immigrés du sud à Milan et rappelle Verga. Même si on célèbre Visconti pour être retourné aux sources du néo-réalisme, il fait scandale pour la cruauté qui se dégage du film.

Au même moment, le livre de Tomasi di Lampedusa, "LE GUEPARD", publié deux ans plus tôt, remuait encore le monde littéraire. La fameuse phrase du vieux Prince Salina, "Il faut que tout change pour que rien ne bouge", résonnait comme une leçon cynique en face des tumultes politiques de la vie italienne. Visconti s'est senti proche de ce personnage aristocrate, décadent et lucide. Il décide, par conséquent, d'adapter le roman en 1963. "LE GUEPARD" restera son film le plus célèbre, consacrant Alain Delon, confirmant Burt Lancaster.

Suivent dans sa filmographie, "SANDRA" (1965), une sorte d'Electre moderne, puis "L'Etranger" (1967) adapté de Camus, que le cinéaste considère comme raté et qui aujourd'hui est pratiquement invisible.

Entre 1969 et 1973, outre le fait que Visconti pense sérieusement à la réalisation de la "RECHERCHE" de Marcel Proust, son auteur fétiche qu'il trouvait si proche de lui dans sa manière de voir, de sentir, il réalise trois longs métrages que l'on a pour habitude d'appeler la "Trilogie Allemande".
Pour le cinéaste, il s'agit d'une période de repli sur soi, d'un certain désengagement politique : Le chaos de l'Italie selon lui n'a rien de réjouissant, il n'apprécie pas les innovations qui pointent, et en 1969 il met en scène, symboliquement, "LES DAMNES", l'histoire du déclin d'une famille de riches industriels au moment de la montée du nazisme.
En 1970, il adapte une nouvelle de Thomas Mann pour faire "MORT A VENISE", un film intimiste qui révèle et concentre les thèmes essentiels de son œuvre cinématographique.

A cette époque il dit :

" Je préfère raconter les défaites, décrire les âmes solitaires, les destins écrasés par la réalité. Je raconte des personnages dont je connais bien l'histoire. Peut-être chacun de mes films en cache-t-il un autre : Mon vrai film jamais réalisé sur les Visconti d'hier et d'aujourd'hui".

"LUDWIG ou Le Crépuscule des Dieux" nait en 1972 et retrace la descente aux enfers du Roi de Bavière interprété par Helmut Berger. Pendant le tournage Visconti connaît une violente attaque qui le laissera affaibli physiquement.

En 1974, sort "VIOLENCE ET PASSION" qui fait grand bruit; le producteur était un homme de droite et le personnage du professeur dans le film sembla autobiographique. Visconti s'est défendu sur ce dernier point : Non, il n'était pas cet homme cynique, désabusé et dépassé.
Il est vrai que les critiques avaient commencé a parler de Visconti sur un ton de mépris; on retrouve à cette époque, sans arrêt, les termes d''esthétisant", de "décadent", pour qualifier le cinéaste de manière négative.

Avant de mourir (le 17 mars 1976), il crée une dernière mise en scène pour le cinéma : "L'INNOCENT", l'histoire d'une défaite encore une fois, dans laquelle le personnage principal trouve ses réponses dans le suicide; ce drame est la transposition pour le cinéma d'un roman de d'Annunzio.
A nouveau, dès lors, se pose à nous l'apparente contradiction dans le trajet créateur de Luchino Visconti : Comment, le cinéaste en est-il venu à adapter pour l'écran une œuvre littéraire d'un auteur qu'il n'appréciait guère et qui représente l'exacte antithèse de la production d'un écrivain comme Verga qui fut à la base de son engagement dans le cinéma ?
Peut-être pouvons nous mieux comprendre l'attitude de Visconti lorsqu'il déclare en 1970 :

"Dans un certain sens le discours que nous devions faire, nous, les anciens cinéastes nous l'avons fait. Je l'ai fait d'''OSSESSIONE" aux "DAMNES". Désormais nous pouvons aussi affronter des thèmes plus particuliers et plus privés".

Olivier Bombarda

Edité le : 22-04-04
Dernière mise à jour le : 11-05-02