Ecrit et réalisé par Paul Greengrass.(UK/Irlande ; 107 mn ; 2002).
Avec James Nesbitt (Ivan Cooper), Tim Pingott-Smith (Major General Ford), Nicholas Farrell (Brigadier McLellan), Declan Duddy (Gerry Donaghy), Mike Edwards (Para 027).
Ours d'Or Berlinale 2002

Synopsis: Le dimanche 30 janvier 1972, dans la ville de Derry, une manifestation pacifique de la population pour les droits civiques est arrêtée dans un bain de sang par les troupes de l'armée britannique qui répondent aux jets de pierres par des tirs dans la foule. Le bilan est de treize morts et de 14 blessés : ce "bloody sunday" marque symboliquement le début de la guerre civile en Irlande du Nord.
Critique: Tourné caméra à l'épaule, "saisi" au milieu du bruit de la fureur, Bloody Sunday essaie de recréer au plus près l'enchaînement des événements du 30 janvier 72. Paul Greengrass filme ce qu'il connaît : écrivain et réalisateur de films-documentaires, dont un sur la grève de la faim des membres de l'IRA en prison, il donne une vision juste et poignante, humaine mais documentée de ce drame qui déclencha un conflit sans fin. Grâce à la reconstitution dans les rues de la ville de la manifestation, par ses habitants dont certains l'avaient vécue, et à la présence incroyable des acteurs professionnels ou non, le film devient paradoxalement un témoignage bouleversant, recréant le chaos d'un jour-symbole dune véritable déclaration de guerre. Ce film sincère ne peut sans doute pas être qualifié de partisan. Après presque trente ans de recul sur les événements de Derry, restent les faits : l'armée anglaise a tiré sur des gamins qui les attaquaient avec des pierres et sur des civils non armés. Dans une recherche inquiète de la vérité, Greengrass essaie de comprendre le pourquoi et le comment de ce massacre en suivant, sans temps morts, les chemins croisés de plusieurs hommes pendant vingt-quatre heures. Ivan Cooper, politicien idéaliste mène la manifestation, "un des droits de la démocratie", pour un combat qu'il trouve juste, tandis qu'un général anglais buté, tout droit sorti des Sentiers de la gloire, tente d'inculquer par la force le respect de la loi et de l'ordre, à une population depuis longtemps hostile. Ce film démontre avec subtilité comment les rancurs, l'incompréhension, l'agressivité latente et les décisions militaires absurdes peuvent aboutir à une tuerie, et pourquoi des idées ou des paroles presque anodines font basculer l'Histoire dans le sang. Les images traumatisantes d'un homme agitant un mouchoir blanc abattu d'une balle dans la tête devant ses proches impuissants ou les visages des familles endeuillées dans le désordre de l'hôpital suffisent pour comprendre les causes du long conflit irlandais. Ce"dimanche sanglant" a marqué la victoire de l'IRA et la défaite de la paix. Greengrass montre que la guerre est née de la peur, de la colère et de la vengeance, dans les regards perdus puis révoltés de ces adolescents qui ont vu mourir leurs amis sous leurs yeux incrédules.
Delphine Valloire
Critique: Un cinéaste britannique qui entend faire revivre le « Bloody Sunday », l'événement le plus traumatisant dans l'histoire récente des catholiques d'Irlande du Nord, c'est encore aujourd'hui une affaire explosive malgré le « Good Friday Agreement » et un processus de paix devenu irréversible. Paul Greengrass et Don Mullan, auteur du livre dont s'inspire le film et témoin à 15 ans de la tragédie de Derry, abordent cette reconstruction minutieuse et réaliste des événements dans un esprit de réconciliation. Cette journée tragique est montrée telle que l'ont vécue le charismatique IVAN COOPER et GERRY DONAGHY, un catholique un peu tête brûlée de 17 ans, mais aussi dans la perspective de la puissance d'occupation incarnée par le commandant MAC LELLAN et par un jeune parachutiste dont le bataillon est à l'origine du bain de sang de Derry. Avec beaucoup de doigté, Greengrass a su s'assurer à la fois le concours des habitants de cette ville encore à l'époque très britanniquement appelée « Londonderry » et celui d'anciens soldats pour figurer dans le film. Les deux parties ont pu ainsi présenter leur version des événements. Greengrass redonne vie à cette journée chaotique et complexe sans relativiser les crimes perpétrés par la puissance d'occupation ni porter aux nues le credo de la libération nationale. Le concept du tournage est à la fois simple et convaincant. Dans la tradition du réalisme social d'un Ken Loach, le film fait appel aux techniques du documentaire, retraçant au plus près l'horreur vécue par les acteurs de l'époque à la manière d'un reportage filmé, avec caméra portative et montage haché, sans plans rapprochés ni lumière artificielle. Parallèlement, le scénario et son texte tout juste suggéré laissent aux acteurs suffisamment de liberté d'improvisation, de sorte que le « Bloody Sunday » paraît être revécu plutôt que joué. Résultat : bien que jamais une photo des quinze minutes fatales de l'horreur sanglante n'ait été publiée, on se croirait en présence d'un remake de l'événement réel. Derry ou Londonderry : telle est la question. Mais ce conflit qui couve encore entre protestants et catholiques s'est assorti de tonalités un peu plus douces grâce à l'écho et au débat que le film a déjà suscité en Grande-Bretagne.
Martin Rosefeldt






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