Danses et cris de joie dans la salle
À Dharavi, le plus grand bidonville de Bombay, une centaine de personnes se pressent dans la petite salle étouffante et laissent libre cours à leurs émotions. Ici, on vient au cinéma en famille, on commente les dialogues, on se lève pendant la projection pour aller chercher des popcorns bien épicés. Le match de cricket de la scène finale s’achève sous les applaudissements. Au bout de 3 heures et 40 minutes, les Anglais quittent le terrain tête basse, le héros épouse l’héroïne et l’on danse de joie dans la salle autant qu’à l’écran.
« Ce n’est pas du kitsch, c’est juste une façon de raconter une histoire sur le mode du conte », explique à la sortie une inconditionnelle du cinéma Bollywood. « Les scénarios obéissent à des règles précises : le film doit par exemple contenir six ou sept chansons, il doit y avoir un bon et un méchant et, naturellement, une histoire d’amour. » L’histoire d’amour elle-même est toujours construite sur le même modèle : une riche héroïne, née dans une famille attachée aux traditions, est sur le point de s’engager dans un mariage arrangé lorsque surgit le grand, le véritable amour, le coup de foudre…
Danse avec la censure
Depuis quelques années, une nouvelle génération de cinéastes essaie de se libérer de ces sujets typiquement bollywoodiens. « Dans nombre de films, on ne voit que des yachts, de belles maisons et les cafés branchés de Bombay », regrette Sudhir Mishra, le réalisateur de Dharavi, un film sur les conditions de vie dans les bidonvilles. « Or le cinéma n’est pas là pour montrer la vie facile et artificielle, il est là pour poser des questions et provoquer des émotions inattendues. »
Bollywood ne mise cependant pas (encore) sur le réalisme, mais sur le merveilleux de série. L’année dernière, l’industrie du cinéma indien a produit 1 091 longs métrages, soit deux fois plus que les États-Unis. L’Inde est l’un des rares pays au monde où les films américains sont à peine présents sur le marché. Sur l’ensemble des films projetés, cinq pour cent seulement viennent de Hollywood. « Titanic a été un succès dans le monde entier, sauf en Inde », résume Meenakshi Shedde, l’organisatrice du Festival international du film de Bombay. Un scénario étranger ne peut marcher à Bollywood que si on lui donne une touche indienne. Sahid Jamal, qui enseigne le cinéma à New Delhi, en révèle la recette : « Plaire aux Indiens n’est pas très difficile. Il suffit de choisir des stars d’ici, de transposer l’histoire dans le pays et d’inclure dans le scénario des scènes chantées et dansées. » Sur ce modèle sortent chaque année des remakes hauts en couleurs de Harry Potter, de Matrix ou des adaptations d’auteurs classiques de la littérature européenne. Macbeth, par exemple, s’appelle Maqbool et le personnage de Macbeth est un gangster, incarné par Irrfan Khan, l’un des acteurs les plus populaires du pays.
Ce qui assure la popularité d’un film de Bollywood, c’est surtout la danse, car c’est elle qui permet d’évoquer ce qui ne peut être montré ouvertement. Avant d’être diffusé en salles, un film doit en effet passer devant une commission de censure. Baisers et décolletés plongeants sont proscrits, toute scène équivoque immédiatement écartée. Les censeurs peuvent même intervenir pendant le tournage. Pour pouvoir réaliser en Inde son Kama Sûtra, qui a connu un succès international, la cinéaste Mira Nair a dû savamment déjouer la censure. Outre qu’elle avait donné à son projet le titre anodin de Maya et Tara, elle n’a pas hésité à faire jouer à l’équipe de fausses scènes à l’intention des censeurs venus voir sur place. Comme prévu néanmoins, le film qui illustre les aventures sexuelles d’un prince indien est interdit en Inde depuis 1996. Mais il en circule des milliers de copies sur le marché noir.
Fin de la danse à Bombay ?
Anurag Kashyap, l’un des principaux représentants de la nouvelle génération, s’élève lui aussi contre ce Bollywood de la censure et des contes de fées. Black Friday, son documentaire très contesté sur les attentats de Bombay en 1993, ne comporte ni danse ni musique et mise courageusement sur le réalisme. « Je ne supporte plus l’exagération permanente des films Bollywood, que ce soit dans l’expression, les situations ou la gestuelle. Moi, au contraire, je cherche à montrer la société indienne, sa diversité, son évolution. » Cette année, le réalisateur s’est encore rapproché davantage de la réalité. Dev D est l’adaptation d’une célèbre œuvre littéraire de 1917, une histoire d’amour à la Roméo et Juliette. C’est la dixième fois déjà que le sujet est porté à l’écran en Inde. Dans la version précédente Devdas, tournée en 2002, les rôles principaux étaient tenus par Aishwarya Rai et Shahrukh Khan, deux des principaux représentants du style bollywoodien. Cette fois, dans la version de Kashyap, l’interprétation de l’histoire est bien différente et Dev, alias Roméo, mène une vie de plaisir entre drogue et prostitution. Mais le fait que les scènes de sexe soient simplement suggérées a tout de même permis au film de passer la censure.
L’Inde se dirige-t-elle pour autant vers une révolution cinématographique ? Pas certain. Sur les 14 millions de spectateurs en moyenne qui fréquentent chaque jour les salles de cinéma indiennes, seule une petite élite, plutôt jeune, s’intéresse à ce nouveau réalisme. Pour la majorité des Indiens, la valeur essentielle d’un film est et demeure son pouvoir de distraction et la recette du succès de Bollywood semble faite pour l’éternité.
MIYUKI DROZ ARAMAKI, SYLVAIN LEPETIT
ARTE Magazin, août 2009







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