NO FUTURE
Alors qu'à terme, la Croatie et la Serbie filent vers l'intégration européenne, la Bosnie-Herzégovine s'enfonce dans le marasme quinze ans après la fin de la guerre civile. Crise institutionnelle, crise économique, montée du communautarisme et de l'islam radical, le pays est considéré comme le mouton noir des Balkans par la communauté internationale. État des lieux.
LE BLOCAGE INSTITUTIONNEL
A la fin de l'année dernière, la communauté internationale s'est une nouvelle fois émue du manque de progrès réalisés par les dirigeants bosniaques pour sortir le pays de la crise et le rapprocher de l'intégration européenne. Elle est pourtant en partie responsable de la situation. Signés le 10 décembre 1995 à Paris et imposés par l'Europe et les Etats-Unis, les accords de Dayton ont mis fin à la guerre au prix d'un imbroglio institutionnel inextricable. La Bosnie-Herzégovine est une fédération constituée de deux entités : la Republika Srpska (RS), entité des serbes de Bosnie, et la férération croato-musulmane, entité des croates de Bosnie et des musulmans qui compte elle-même dix cantons autonomes.
Cette fédération est chapeautée par un état central avec à sa tête une présidence tournante, un gouvernement, une cour constitutionnelle et une banque centrale commune aux deux entités sensés garantir l'unité du pays. En réalité, la Bosnie-Herzégovine est profondément divisée. Les trois communautés sont incapables de s'entendre tant leurs vues divergent. Les musulmans qui constituent aujourd'hui la majorité de la population militent pour un pouvoir centralisé fort. Tout le contraire des serbes qui réclament toujours plus d'autonomie pour la RS. Le leader serbe bosniaque Milorad Dodik ne cesse de brandir la menace de la sécession pour maintenir le statu quo. Quant aux croates de Bosnie, ils ne cachent pas leur ambition de rejoindre un jour la Croatie voisine. Résultat, les communautés se sont repliées sur elles-même privant des institutions centrales déjà faibles de toute efficacité.
Pour remédier à cette situation, les accords de Dayton ont mis en place un haut-représentant de la communauté internationale qui a placé de fait la Bosnie-Herzégovine sous un régime de semi-protectorat. Le haut-représentant dispose de pouvoirs renforcés. Il possède les pleins pouvoirs exécutifs, peut révoquer des responsables politiques élus et imposer certaines lois ( le passeport, le drapeau commun ou encore la monnaie commune ont été imposés par le haut-représentant.) Problème : cette mise sous tutelle a écarté les politiques locaux de leurs responsablilités et provoqué une grave crise de défiance à l'égard de la communauté internationale. Un cercle vicieux qui condamne la Bosnie-Herzégovine à l'immobilisme. Conséquence : depuis 2006, la communauté internationale souhaite fermer le bureau du haut-représentant pour le transformer en bureau d'un représentant de l'UE. Cette décision a une nouvelle fois été repoussée en février dernier en raison de l'incapacité des leaders bosniaques à mettre en oeuvre les réformes nécéssaires à l'intégration européenne. Une catastrophe pour la Bosnie-Herzégovine.
LA CRISE ÉCONOMIQUE
De l'avis de tous les observateurs, la crise politique aggrave considérablement la crise économique qui mine la Bosnie-Herzégovine. Selon Raffi Gregorina, adjoint du haut-représentant, "la situation empire davantage parce que les réformes clé ont été mises en attente. Les politiciens maintiennent la crise politique au gré de leurs propres intérêts." La Bosnie compte 500 000 demandeurs d'emploi sur une population d'environ 4 millions d'habitants. Le taux de chômage s'élève à 42% de la population active. Les secteurs les plus touchés sont le bâtiment, la métallurgie et l'industrie du bois où les faillites d'entreprises se multiplient. Une tendance qui devrait perdurer cette année selon la fédération indépendante des syndicats du travail.
La Bosnie, un des pays les plus pauvres d'Europe, vit pourtant déjà largement sous perfusion. Il y a quelques semaines, l'Union Européenne a approuvé le versement de 39 millions d'euros pour l'aider à surmonter les effets de la crise financière. Cette aide devrait notamment soutenir le développement des PME et le financement d'infrastructures. Paradoxe :la reconstruction n'avance pas alors que la communauté internationale a déjà injecté cinq milliards de dollars dans le pays depuis 1995. Une situation aggravée par une corruption chronique à tous les niveaux administratifs et le développement du clientélisme instauré par les responsables politiques locaux. Comme d'habitude, c'est la population qui paie les pots cassés Le pays manque cruellement de logements. Dans certaines municipalités, l'eau coutante et l'électricité n'ont toujours pas été rétablies de manière permanente. Mais il y a plus grave.
LA MONTÉE DE L'ISLAM RADICAL
Conséquence du marasme économique, les communautés se replient sur elles-mêmes et la religion est de retour sur le devant de la scène. Une aubaine pour les salafistes, les islamistes radicaux dont l'influence grandit sans cesse dans le pays. La plus grande mosquée des Balkans se trouve à Sarajevo. Financée par des fonds saoudiens, la mosquée du roi Fahd réunit les musulmans les plus conservateurs du pays. Son prédicateur, Nezim Halilovic a participé à la guerre de Bosnie, guerre pendant laquelle des centaines de combattants venus de pays musulmans s'étaient rendus dans ce pays pour prendre les armes aux côtés des musulmans bosniaques. Certains s'y sont installés après le conflit et ont obtenu la nationalité bosniaque.
Des centaines de musulmans bosniaques ont adopté leur doctrine et leur mode de vie, échappant souvent au contrôle des autorités religieuses officielles modérées. Le 2 février dernier, une opération policière d'envergure à Gornja Maoca dans le nord-est du pays, a conduit à l'arrestation de plusieurs musulmans intégristes. Ils sont accusés d' "association criminelle" avec l'intention de mettre en danger l'intégrité territoriale du pays et son ordre constitutionnel. Selon le parquet, ils vivaient selon la charia en refusant de respecter les lois locales. Bien entendu ces cas restent isolés mais illustrent l'islamisation de la société bosniaque et surtout l'abandon progressif de l'idée d'un état multiethnique et laïc.
La Bosnie-Herzégovine a été ravagée par la guerre, durement touchée par les mutations économiques. L'impossibilité de gouverner le pays souligne les contradictions de la politique menée par la communauté internationale. En résulte un appauvrissement chronique du pays etr surtout une immense lassitude, un désespoir au sein de la population qui favorise la montée des extrêmes. Alors que les pays voisins se sont tournés depuis longtemps vers l'Union Européenne et l'Otan, la Bosnie semble irrémédiablement à la traîne. La poudrière des Balkans, vieille expression consacrée. Cette poudrière, si on la cherche aujourd'hui, c'est en Bosnie-Herzégovine qu'on peut la trouver.
Yannick Cador avec AFP







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