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ARTE Reportage

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ARTE Reportage Mercredi 12 avril 2006 - 06/11/07

Brésil : les violons de la favela

Transcription


Ce sont six copains d’une favela de Niteroi, une banlieue de Rio sans glamour ni touristes. Tiago, Katunga, Leo, Walter, Nem et Wagner. Ils ont entre 18 et 21 ans. Passionnés de musique baroque, ils ont crée, avec l’aide de leur professeur, l’Orchestre de Surucucu, du nom de leur quartier. Au pays de la samba, ils jouent Bach, Vivaldi, Haendel ou Telemann…





Tiago Cosmo: « Lorsque j’écoute du Bach, je ne sais pas expliquer, je crois que personne ne sais expliquer ce que l’on ressent. Moi je voyage, j’oublie tout, et je me met à rêver… »
Walter Caldas: « Je crois que la première fois que la musique m’a touchée, c’était avec une oeuvre de Pachelbel. Celui qui jouait lui a donné toute sa force harmonique, et ça m’a complètement scotché. Je n’ai jamais oublié. J’ai eu envie de jouer pour retrouver cette sensation… comme si c’était une…Drogue »
Marcio : « Eux ce sont les six avec lesquels j’ai commencé il y a onze ans. Et c’est eux qui ont maintenu l’unité de ce groupe jusqu’à ce jour. Et je suis fier, très fier de ce succès car normalement, tous auraient dû abandonner… Et pourtant tous continuent. En plus ils ont développé un vrai goût pour la musique baroque… C’est eux qui vont chercher des partitions et récemment, c’est eux qui ont répété et monté seul le « concert pour quatre violons » de Vivaldi ».

Comme toutes les favelas de Rio et de sa banlieue, Surucucu est bâtie sur une colline où échouent ceux qui ne peuvent pas se payer un logement. A Rio 20% de la population vit dans ces quartiers, avec, en moyenne, 5 euros par jour et par famille.
Tiago Cosmo, a grandi ici. Il est l’un des musiciens les plus doués et les plus motivés du petit orchestre. Il vit avec sa mère, femme de ménage, et avec son jeune frère, dans une minuscule baraque sans eau courante.
Marilene Gonzalez, mère de Tiago : « Trois personnes ont été tué ici, dans ma rue. Et par vengeance, ce vendredi matin, des gars d’autres favelas sont arrivés et en ont tué 5 autres. C’est très dangereux de vivre dans une favela. Il faut être très prudent …»
Tiago : « J’ai déjà perdu plus de vingt copains dans le quartier…Tous assassinés… Moi, mon rêve c’est d’être un grand soliste, un violoniste, pour voyager dans le monde et aussi au Brésil. Et puis aussi pour raconter mon histoire ».
Cette semaine huit personnes ont été assassinées, parmi eux, 5 mineurs… Mais ici, la vie continue comme si de rien n’était. On écoute du rap américan. Une bande son qui colle à l’image de la guerre des gangs. Les violonistes connaissent parfaitement les truands du coin, ils vivent à leurs côtés, et aiment, comme eux, le hip hop, les fringues et la frime. Mais à la différence de leurs compagnons d’infortune, les musiciens ont un havre de paix.

Le lieu où ils se retrouvent est appelé la « Horta » - le jardin potager, en souvenir de l’époque où la mère de Marcio proposait aux gamins des séances de jardinage. Mais un jour, Marcio Selles, musicien de profession, amoureux de baroque, débarque avec un violon. Ce n’est pas tout de suite le coup de foudre, mais le début d’une longue histoire.

Wagner Caldas : " Mes débuts au violon étaient catastrophiques. Je ne voulais pas jouer, je trouvais ça ennuyeux…que c'était un instrument de vieux… A vrai dire, je détestais ça. Mais ce qui nous a peut-être fait rester, c'est que Marcio, chaque samedi, apportait un goûter. Et tous, en fait, on venait pour le goûter. Je ne sais pas si c'était son intention de nous attirer avec ça, mais je sais que ça a bien marché ».

D’abord regardés comme des extra-terrestres, les amoureux de Bach deviennent des exemples à suivre. L’ancien potager est devenu une véritable école de musique. Marcio et une poignée de profs bénévoles accueillent aujourd’hui une centaine d’enfants et d’adolescents de la favela. Les six premiers musiciens, eux, font désormais figure de grands frères.

Wagner : « J'arrive, et qu'est-ce que je vois ? Il manque des partitions ! Chacun joue son truc sans écouter l'autre. Quelle pagaille ! L'un joue un la, l'autre un mi, l'autre un do… Ça j'en veux plus ! »

Ce dimanche, l’orchestre au grand complet est invité à donner un concert dans une université de la capitale. Surucucu est de l’autre côté de la baie de Rio, et la ville n’est qu’à 20 minutes de bateau. Mais sortir de la favela est toujours un événement un peu extraordinaire.

Tiago : « J'ai l'impression que la musique m'a fait découvrir un monde infini. Grâce à l’orchestre j'ai pu voyager. Imaginez, avant, je n'avais jamais traversé le pont qui relie ma banlieue à Rio. Au collège mes copains disaient « j'ai vu tel musée, j'ai vu le Christ rédempteur, le Pain de sucre »… Et moi, je n'avais jamais vu tout ça… »

Marcio: « Faire un concert comme celui-ci c’est très important pour eux. Car c'est un lieu de la bourgeoisie, de gens qui ne viennent pas des quartiers. En fait, en les invitant à jouer ici, on les reconnaît, comme musiciens mais aussi comme citoyens, comme des gens intégrés à la société ».

A la fin du concert, samba traditionnelle et baroque font bon ménage, et les musiciens ne se privent pas d’improviser un bœuf…
Les six violonistes ont ouvert la voie, ce sont eux qui permettent aujourd’hui à une cinquantaine de parents et d’enfants de la favela de faire le voyage à leur tour. Emotion, fierté. Beaucoup sortent du quartier pour la première fois.

Jonas Caldas :
« Ce que je ressens c’est une joie si grande, ça me donne l’impression que c’est moi qui joue du violon. D’ailleurs c’est ce que j’aimerai le plus au monde. Je suis tellement heureux. J’ai du mal à l’exprimer avec des mots. Pour le dire, j’ai juste mon sourire ».
Onze ans après ses débuts, l’expérience musicale de la favela de Surucucu est devenu une référence en matière de politique sociale. La mairie de Niteroi a récemment confié à Marcio Selles l’organisation de cours de musique dans les écoles publiques de la ville.
Une chance pour Tiago et ses amis. Ils ont été recrutés. Ils sont aujourd’hui salariés comme enseignants. Un premier boulot qui transforme leur vie, et qui bouleverse aussi les mentalités.
Marcio : « Ça a été une révolution dans la favela. Que des jeunes gagnent de l'argent avec la musique, personne n’y croyait… On croit souvent qu’un musicien est toujours fauché, que c'est un bon à rien ».

Tous les parents l’affirment : leurs enfants ne sont plus tout à fait les mêmes après le passage par l’école de musique. Meilleures notes à l’école, comportement plus stable. Les cours de violon sont avant tout une excellente de la vie…
Maria Lopez : « Nous nous croyons qu’en venant de la favela, on aura jamais de boulot. Mais ma fille, elle me dit : « mais non, mon professeur était pauvre, aujourd’hui il enseigne, il sait jouer un instrument. Donc ça veut dire qu’on peut y arriver.
Mon aînée, si elle avait participé à ce projet lorsqu’elle était adolescente, elle ne serait peut-être pas tombée enceinte si vite. Elle est tombée enceinte à 15 ans, ma fille aînée. Maintenant je vois le parcours de la plus petite…depuis qu’elle est ici, elle a complètement changé de mentalité. Elle me dit : « je fais de la musique, faut que je continue à étudier, j’aime ça. Et il ne faut pas que je tombe enceinte maintenant ». Du coup, elle ne traîne plus dans la rue, et à l’école est beaucoup plus attentive ».

Tiago veut devenir musicien professionnel, et il sait que les cours de Marcio ne suffisent plus. Alors qu’il gagne 200 euros par mois, il n’hésite pas à en dépenser la moitié pour des leçons particulières. Chaque semaine il se rend dans le centre ville pour suivre les cours de l’un des meilleurs professeur de Rio. Un excellent violoniste qui ne lui cache pas que, pour atteindre son rêve, le chemin est encore long et difficile.
Bernardo Bessler, professeur de violon:
"Non Tiago, il faut que tu détache mieux chaque note. Ca va t'aider pour être plus juste… Nous travaillons ensemble depuis… Depuis quand ? »
Tiago : « Un an et demi ».
Le professeur : « Un an et demi donc. Et il a fait de grands progrès. Il a pris conscience de ce qu’impliquait le travail du violon et l'apprentissage de la musique. Qui est-ce qui a mis ce truc sur le violon. Les cordes étaient trop basses ? »
Tiago : « Oui, lorsque je jouais, ça frottait... »
Le professeur : « C'est parce que tes cordes sont trop souples. Mais c’est plein de colle ça ! Il ne faut pas trafiquer ton chevalet . Pourquoi tu ne m'as pas demandé ? C'est pas bien.. Il faut refaire le chevalet…
Ce qui est souvent surprenant, chez des gens qui ont ces origines, chez ceux qui ont plus de difficultés à étudier, ou même à survivre, c'est de voir leur capacité à réagir, mobiliser leur énergie, ou leur créativité… »

Pour atteindre un bon niveau, Tiago sait qu’il doit s’imposer une discipline de fer. Chaque jour, des heures durant, il répète les exercices que lui a donné son professeur.
Marilene : « Tiago, il veut être musicien depuis qu'il a 13 ans, et rien d'autre. Cette semaine, je lui ai parlé d’une proposition de travail à partir de Juin. Il n’en veut pas. Son rêve c'est d'être musicien. »

Pour devenir concertiste, Tiago n’a en fait qu’une option : entrer à la faculté de musique, le seul établissement gratuit et de haut niveau. Mais pour les jeunes des favelas, entrer à la fac, c’est le parcours du combattant.

Tiago : « Le violon c'est très dur car ça exige de beaucoup étudier, et les excellents violonistes sont nombreux. A l'Université la sélection est terrible pour des gens comme nous. Ca fait deux ans que je passe les examens d'entrée mais il y a des tests de maths, de chimie, de physique et moi je ne suis préparé que pour le violon, c'est ça que j'aime, le reste ça m'intéresse pas. Et au collège du quartier je n'ai pas reçu de bonnes bases pour me préparer à entrer à la fac. Mais je me bagarre et je vais y arriver » .

Tiago et ses amis ne sont pas habitués des salles de concert. Ils jouent le plus souvent lors de mariages et de fêtes pour de petits cachets. Ils rêvent de reconnaissance, de triomphes. En attendant, ils sont heureux de transmettre leur passion. En musiciens militants ils se rendent, aussi souvent que possible, dans d’autres favelas. Aujourd’hui c’est à Dona Marta, un quartier situé aux pieds de la colline où trône le Christ de Rio.

Marcio : « Pour eux, il s'agit de transmettre cette expérience à d'autres. Vous savez, ici, beaucoup de gens n'ont jamais vu un violon ».
Bernardo, habitant de Dona Marta : « Quand les gens d’ici écoutent une musique aussi fine et sophistiquée, ils ont honte de s'arrêter, ils pensent que ce n’est pas pour eux. Ils ne savent pas ce qu'ils perdent ! Moi je rentre du boulot et c'est formidable. Quelle surprise de voir ici ce groupe qui joue aussi bien ! »
Walter : « Ça fait complètement partie de notre mission: faire passer cette culture classique là où elle n'existe pas, pour Tous ces gens qui viennent du même milieu que nous, des mêmes quartiers. C'est la partie la plus intéressante de ce que l'on fait. »

Il y a dix ans, personne n’utilisait le nom de Surucucu pour désigner le quartier. Depuis les succès de l’orchestre et de ses musiciens, les habitants de la petite favela se sont réapproprié ce nom et ils en sont fiers.
Pour les six copains, l’histoire de l’orchestre c’est une passion pour la musique, c’est l’accès à un métier, c’est une reconnaissance sociale. Mais c’est aussi beaucoup plus que cela…

Tiago : « Ici, on est unis comme dans une famille. C'est même plus fort qu'une famille parce que parfois dans les familles les gens se disputent. Ici, c'est parfait, on dirait qu'on est comme les doigts d'une main ».
Walter : « Ce qui est génial avec Marcio, c'est qu'il ne nous a jamais embêté du style "ils ne foutent rien". Il s'est toujours demandé ce que nous allions devenir. Il nous a aidé à construire notre futur. Il a fait beaucoup plus qu'un simple travail social. Je crois que c'est ça qui a donné une âme à notre orchestre ».
Luis-Ricardo Vidal : « Tout ce que j'ai aujourd'hui, tout ce que j'ai réussi à faire, c’est grâce à la musique. Quand je pense à tous ceux qui étaient à l'école avec moi et qui se sont perdus en chemin…A cause de la drogue, ou des trafics… Moi je sais que sans la musique je ne serais peut-être pas vivant aujourd'hui ».

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Tous les mercredis vers 21h35
>> A partir du 1er avril 2006, ARTE Reportage est rediffusé tous les samedis à 9h00

Edité le : 13-04-06
Dernière mise à jour le : 06-11-07


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