Les Incontournables du Jazz - 28/11/08
Cannonball Adderley : Somethin' Else
Blue Note 1595 (1958)
Contraste génial et plein de charme entre saxophone et trompette
Le choix en sommaire
- Adderley, Cannonball - Somethin' Else
- Armstrong, Louis - Fireworks
- Art Ensemble of Chicago - Urban Bushmen
- Ayler, Albert - Spiritual Unity
- Barbieri, Gato - Chapter One: Latin America
- Blakey, Art - Moanin'
- Bley, Carla - Escalator over the hill
- Braxton, Anthony - Quartet (Dortmund 1976)
- Breuker, Willem - The European Scene
- Coleman, Ornette - Free Jazz
- Coleman, Ornette - Tone Dialing
- Coltrane, John - A Love Supreme
- Davis, Miles - Birth Of The Cool
- Davis, Miles - Bitches Brew
- Davis, Miles - Kind Of Blue
- Dolphy, Eric - Out to Lunch!
- Ellington, Duke - Ko-Ko
- Evans, Gil - The Individualism of Gil Evans
- Fitzgerald, Ella - Pure Ella
- Frith, Fred - Step across the border
- Goodmann, Benny - Carnegie Hall Concerts
- Hancock, Herbie - Maiden Voyage
- Hawkins, Coleman - Body And Soul
- Holiday, Billie - The Complete Commodore Recordings
- Jarrett, Keith - Facing You
- King Oliver - The Essential Collection
- Kirk, Roland - Rip, Rig & Panic
- Lloyd, Charles - Forest Flower
- Medeski, Martin & Wood - The Dropper
- Mingus, Charles - The Black Saint...
- Monk, Thelonious - Genius of Modern Music
- Morton, Jelly Roll - Mr. Jelly Lord
- Mulligan, Gerry/Baker, Chet - The Complete Recordings
- Portal, Michel - Châteauvallon 72
- Reinhardt, Django - Souvenirs
- Ribot, Marc - Saints
- Rollins, Sonny - Village Vanguard
- Schlippenbach, Alexander von - Globe Unity
- Shepp, Archie - Fire Music
- Stevens, John - Quintessence
- Taylor, Cecil - Conquistador!
- The Quintet - Live At Massey Hall
- Tippett's, Keith "Centepede" - Septober Energy
- Tristano, Lennie - Lennie Tristano
- Weather Report - same (1971)
- Young, Lester - Aladdin Sessions
- Zorn, John - Naked City
En octobre 1957, Cannonball Adderley dissout son quintette pour rejoindre le groupe de Miles Davis – une collaboration qui allait durer deux ans. « Somethin’ Else », enregistré le 9 mars 1958, marque leur première apparition commune sur un disque. Et réserve d’emblée une surprise : même s’il n’est « que » sideman, le trompettiste Miles Davis y tient contre toute attente une large place.
Adderley a visiblement une bonne raison de remercier son collègue. « Miles m’a aidé quand je suis arrivé à New York pour la première fois », se souvient le saxophoniste alto. Le trompettiste lui aurait conseillé, entre autres, de tenter sa chance auprès du label Blue Note et du producteur Alfred Lion. Une aide qui s’avérera précieuse. « Somethin’ Else », le septième disque d’Adderley enregistré sous son propre nom, évite en effet tous les écueils déplorés par le saxophoniste alto lors de ses enregistrements précédents pour les labels Savoy et Mercury.
On ne sait ce qu’il convient d’admirer en premier lieu dans « Somethin’ Else » : la volonté créatrice et la capacité à s’imposer de Miles Davis, qui livre des soli géniaux et des arrangements qui ne le sont pas moins sur « Autumn leaves » et « Love for Sale ». Ou plutôt la sagesse, la bonté et l’intelligence du saxophoniste alto Cannonball Adderley qui, bien que leader, cède le pas au trompettiste, lui laissant jouer seul le thème de « All the things you are » et ne le rejoignant que plus tard. Ce respect mutuel aura pour conséquence une entente passionnante dénuée de tout esprit de compétition.
C’est le contraste plein de charme entre les deux musiciens qui donne tout son rayonnement à l’album. Miles Davis est un magicien de la mélodie. Il construit un discours où notes et silences se côtoient avec intelligence et mesure. Une fougue rythmique anime aussi son jeu, où la poésie ne cède jamais la place à la mièvrerie. Cannonball Adderley s’immisce par des interventions plus ornementales et vrillées dans le langage ciselé et empreint de sobriété du trompettiste. Des phrases riches de mouvements, explosives et imaginatives dont l’opulence ne trouve pas d’équivalent, à l’époque, dans le domaine du saxophone alto.
Cannonball Adderley et Miles Davis ont tous deux une prédilection pour le blues et les rythmes marqués. Parmi les innombrables versions de « All the things you are » enregistrées au cours de l’histoire du jazz, celle-ci est un joyau dont se sont inspirées – et s’inspireront encore – toutes les générations.
C’est aussi en grande partie grâce à ce disque qu’une chanson telle que « Love for Sale » de Cole Porter est devenue un standard du jazz. Les deux instrumentistes l’ornent de rythmes mambo pétillants et élèvent la mélodie sentimentale de Broadway à un niveau supérieur grâce à de brillantes improvisations.
Le morceau qui a donné son titre à l’album, « Somethin’ Else » (avec un merveilleux jeu de questions-réponses d’Adderley et de Davis) et le morceau au rythme plus lent « One for Daddy-O » sont par excellence des études blues swinguantes – pleines de tension et de trouvailles mélodiques, si bien qu’à la fin de ce titre, Miles Davis demande à Alfred Lion, le producteur de Blue Note : « Is that what you wanted, Alfred? ». Dans leurs improvisations, les musiciens créent en effet un mélange de tension et de sérénité qui fait naître une atmosphère magique et mythique basée sur la vivacité du rythme.
Au piano, Hank Jones, au jeu subtil et sensible, est le garant de l’intégrité du swing. Son clavier déroule des perles exquises.
Le batteur Art Blakey, connu pour sa vitalité explosive au sein des Jazz Messengers, se présente ici comme (ce qu’il est rarement aux yeux du public) un accompagnateur alliant ressort et rondeur, un modérateur au service du groupe.
Enfin, Sam Jones, un vieil ami de Cannonball Adderley en Floride, propose avec le son boisé et plein de sa contrebasse un fondement rythmique et mélodique qui rassure tout interprète de swing.
« Somethin’ Else » est sans aucun doute un point culminant dans la carrière de Cannonball Adderley, tout comme dans la discographie longue et variée de Miles Davis dont cet enregistrement fait partie. « Somethin’ Else », que le trompettiste avait enregistré presque un an avant « Kind of Blue » (mars / avril 1959), intègre déjà les prémices de la modalité. Non pas dans les soli, tous interprétés dans le style post-bop conventionnel de l’époque, mais dans les arrangements. On considère comme relevant de la modalité les introductions et les conclusions des standards comme « Automn Leaves » ou « Love for Sale ».
Mais ce ne sont pas tant les audaces et les innovations qui donnent sa tonalité générale à cet album, qu’une mélodique stridente et une certaine sobriété. « Somethin’ Else » est le premier enregistrement de Cannonball Adderley avec Miles Davis, effectué un mois avant que le saxophoniste alto – lui-même sideman à l’époque – ne rejoigne à nouveau Davis, devenu cette fois leader, pour son premier bœuf en studio. Avec « Somethin’ Else », les deux géants du jazz moderne se montrent sous leur meilleur jour – et font montre de leur fabuleuse collaboration.
Texte : Günther Huesmann
Cannonball Adderley « Somethin’ Else »
Blue Note 1595 (1958)
Edité le : 07-10-08
Dernière mise à jour le : 28-11-08