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50 incontournables du jazz

arte.tv et la rédaction jazz de la station de radio allemande SWR 2 présentent une nouvelle série intitulée : Les incontournables du jazz. Des entretiens avec (...)

50 incontournables du jazz

Les incontournables du jazz - 28/11/08

Carla Bley : "Escalator over the hill"

JCOA Records Rec. 1968 - 1971


Abstraction et sentiment
par Harry Lachner

Le choix en sommaire


« It's again, and again, and again... » – première et dernière phrase d’« Escalator Over The Hill ». L’opéra, composé par Carla Bley sur un livret du poète Paul Haines, s’affirme comme un cycle éternel, sans début ni fin : un livre dont la fin serait aussi le début, aussi mystérieux et multiple que « Finnegans Wake », ce monument de la littérature qui s’ouvre sur l’énigmatique « riverrun », à la fois introduction, milieu et conclusion.

Carla Bley, née en 1938 à Oakland, est considérée comme la compositrice et l’arrangeuse de jazz la plus créative, la plus originale, la plus douée d’humour aussi, capable de manier une ironie pleine de drôlerie dans sa volonté inépuisable de trouver de nouvelles sonorités et masses sonores. Ses débuts sont encore très marqués par le free jazz, l’improvisation collective – comme en témoignent son premier 33 tours « Jazz Realities » (Steve Lacy, Aldo Romano et Kent Carter), et les enregistrements ultérieurs avec le Jazz Composer’s Orchestra. Dans le même temps, Carla Bley se considérait peut-être encore davantage comme une compositrice – à l’époque, elle avait écrit de nombreux morceaux pour Paul Bley, époux éphémère, ainsi que pour George Russell, Jimmy Giuffre et Art Farmer.

Mais tout ce qu’elle enregistrerait plus tard avec Escalator over the Hill ou d’autres orchestres était déjà dans la suite « A Genuine Tong Funeral », commandée et enregistrée par le vibraphoniste Gary Burton. Ses compositions en patchwork, qui rappellent Kurt Weill (on a aussi évoqué Erik Satie) apparaissent aujourd’hui comme des études préparatoires de sa grande œuvre. « Escalator Over The Hill », qui a demandé trois années de travail (1968-1971), est l’aboutissement d’un processus d’ingéniosité et de création musicale révolutionnaire unique en son genre. L’œuvre conceptuelle, déclinée sur six faces de 33 tours, est au jazz des années 1970 ce que « Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band » des Beatles fut à la musique pop. En fait, il s’agissait d’un opéra-programme, car pour la première fois, un album se présentait dans le petit monde réputé authentique du jazz comme un pur artefact, un concept à haut risque et fragile, qui craignait à juste titre les feux de la rampe et qui se contentait d’être un produit de studio, sans aucune ambition de se donner en concert.
Avec cette œuvre monumentale, le jazz se ménageait pour la première fois un espace artistique, où la musique s’émancipait du carcan des diktats, des idéologies en cours, des restrictions et des querelles. Musicalement, « Escalator Over The Hill », finalisé sur la table de montage, était un monument de créativité : un panorama de tous les genres musicaux du monde à une époque où le concept de polystyle n’était pas encore galvaudé, où l’on ne fantasmait pas encore sur le pluralisme stylistique ou l’ironie postmoderne. Dans ce délire musical qui jetait aux orties les règles de la composition et de l’improvisation et se souciait comme d’une guigne des lois du « genre » et du marché, Carla Bley orchestre le carambolage du rock et des éléments vaudevillesques ; la musique indienne classique se frotte aux sonorités éclatées de la musique contemporaine dérivées du jazz, et la beatnik attitude se mêle joyeusement aux surréalismes américanophones.

A elle seule, la liste des musiciens dit toute la diversité des genres musicaux que Carla Bley a réunis : à côté des musiciens de jazz Roswell Rudd, Gato Barbieri, Charlie Haden, Don Cherry, Enrico Rava, Jimmy Knepper, Jimmy Lyons, Paul Motian, Howard Johnson, Sheila Jordan, Bob Stewart, Jeanne Lee, John McLaughlin, il y a Don Preston (qui a tenu les claviers sur le « Mothers Of Invention » de Frank Zappa), le bassiste du groupe de rock Cream Jack Bruce, l’égérie de Warhol Viva, la chanteuse de country Linda Ronstadt, etc. etc. Carla Bley, dans ses arrangements subtils, a réussi à lier ces moments les plus variés, à les mettre en contraste et parfois aussi à les synthétiser.

Carla Bley réussit à fédérer les éléments de style les plus divers, à les mettre en contraste et parfois aussi à les synthétiser. A cette époque, les compositeurs commençaient à chercher des formes hybrides en alliant tous les styles et tous les genres. Mais Carla Bley était assez intelligente pour ne rien diluer ou relativiser ; elle laisse coexister des éléments qui, contrairement aux canons du jazz classique, gagnent en intensité du fait de leur confrontation, des ruptures brutales et des débordements inattendus. A titre d’exemple, elle oppose un groupe « acoustique » à un groupe « électrique » - un clin d’œil au concept de free jazz d’Ornette Coleman, qui place deux quartettes en harmonie et en opposition.

Carla Bley fait d’« Escalator Over The Hill » un jeu subtilement ironique composé d’interférences, de contradictions et d’objections, d’égarements ciblés. Au lieu de laisser les attentes se perdre dans le vide, elle les transcende d’une manière toujours plus absurde et plus inattendue. Sa musique culmine finalement dans le refus de se soumettre aux lois d’un genre quel qu’il soit : tout est permis, dès lors que cela stimule la pensée et l’emphase. Carla Bley résout brillamment le vieil antagonisme entre forme et émotion. Elle sublime intellectuellement les éléments sensuels et, inversement, enrichit l’abstraction d’une bonne dose de sentiment.

Texte : Harry Lachner

Carla Bley :
Escalator Over The Hill
JCOA Records
Enregistrements de 1968 à 1971

Edité le : 09-02-07
Dernière mise à jour le : 28-11-08