Ce 13 juillet, Carlos Kleiber disparaissait – nous ne l’apprenions qu’une semaine plus tard. Tandis que les téléscripteurs du monde entier annonçaient son décès en Slovénie, Kleiber était déjà inhumé à Konjsica, village natal de son épouse. Le communiqué de l’agence en main, on n’en croyait pas ses yeux : comment ce chef d’orchestre adulé dont les rares apparitions publiques mettaient le monde de la musique en émoi avait-il pu partir ainsi, en catimini, à l’insu de tous ? Une « ultime éclipse » devant les studios et les médias qu’il aura fuis jusque dans la mort ?
La renommé mondiale de Carlos Kleiber est incontestable, pourtant il n’apparaissait que rarement en concert et laisse très peu d’enregistrements. Plus il vieillissait, plus il fuyait le public comme un grand brûlé évite le feu. Les concerts qu’il a donnés durant les dix dernières années de sa vie sont vite comptés et ont tous eu lieu en dehors des grands centres musicaux : un en Sardaigne, un autre à Gran Canaria, un concert privé pour Leo Kirch le magnat de la presse, un passage rapide à l’usine Audi d’Ingolstadt – en échange d’une limousine de luxe.
Moins il dirigeait, plus les rumeurs circulaient à propos de « la diva excentrique », de « l’ermite béni des dieux », du plus susceptible des grands chefs. Jamais il n’a rien divulgué – ni sur sa vie privée ni sur ce qu’il pensait de la musique. Les légendes le concernant sont légions : il se faisait prier une centaine de fois avant d’accepter de diriger un orchestre (pour se désister au dernier moment). Il exigeait un nombre de répétitions aussi démesuré que ses prétentions financières. Il a parait-il souffert toute sa vie de l’image omnipotente d’un père autocratique, lui-même grand chef d’orchestre : Erich Kleiber. On a prétendu aussi qu’il rendait tripes et boyaux dans la fosse d’orchestre quand il dirigeait « Tristan » (Wagner). Il a, d’un instant à l’autre, rompu définitivement sa collaboration avec le pianiste italien Arturo Benedetti Michelangeli sous prétexte que son visage ne lui revenait plus. Il s’est levé en plein milieu d’une répétition avec l’Orchestre Philharmonique de Vienne pour partir « quelque part en vadrouille » - selon une note laissée sur un bout de papier. Et cetera, et cetera.
Ce culte douteux autour de la personne de Carlos Kleiber est une chose, sa musique en est une autre. Les conjectures qui couraient le monde à son propos étaient à l’opposé de ce que faisait le maestro. Dans son travail sur la partition, il n’admettait pas l’à peu près. Au pupitre, son ego s’effaçait devant la musique, son style d’interprétation ne reposait pas sur l’extravagance mais sur un dévouement absolu et passionné envers l’œuvre qu’il interprétait. Quel que soit l’enregistrement choisi, une chose est sûre, et elle s’entend : l’orchestre et son chef auraient tout donné pour un phrasé expressif, un pianissimo mystérieux, une articulation nerveuse.
A l’écouter, on a l’impression que Kleiber, aussi brillant et précis soit-il, veuille plus encore – plus de fougue dans les tempi rapides, plus de fluidité et de cantabile dans les passages lents, plus d’intensité dans les tutti déjà puissants des cordes, plus de teintes chaudes dans les bois, plus d’énergie expressive, d’élan, de délire, d’extase. Rien d’étonnant à ce que « Tristan » ait été le fleuron de son répertoire : sous sa baguette, en pleine ivresse amoureuse du deuxième acte, l’orchestre se transcende, chavire. Et où trouvait-il ailleurs cette légèreté, cet esprit, cette malice ?
Kleiber abordait chaque œuvre avec une telle exigence qu’il ne pouvait se contenter des trois répétitions normalement prévues pour un concert symphonique. Son fanatisme en matière de préparation était incompatible avec les usages. Carlos Kleiber a montré à quels sommets musicaux pouvait mener le grand art. Malheureusement, c’est précisément cette ambition qui l’a freiné - il s’est toute sa vie consacré aux mêmes pièces du répertoire : quelques symphonies de Brahms et de Beethoven, un peu de Schubert, et pour les opéras « Le Chevalier à la rose », « La Chauve-souris », « La Traviata », « Tristan » - et c’est presque tout. Pas de Mahler, pas de Bruckner, pas d’opéras de Mozart et aucun contemporain.
La pile des CDs enregistrés par Carlos Kleiber n’est donc pas bien haute à côté de celles, monumentales, d’un Karajan, d’un Harnoncourt, d’un Barenboïm ou d’un Abbado. Mais c’est un trésor à conserver précieusement. « Tristan », « Le Freischütz » et « La Traviata » ne doivent manquer dans aucune collection. L’enregistrement des 5e et 7e de Beethoven par l’Orchestre philharmonique de Vienne (1975) est une pièce unique. Le timbre de la Cinquième est chargé d’électricité, quant au rythme halluciné de la Septième, il laisse l’auditeur sans voix.
Carl Maria von Weber : Der Freischütz
Gundula Janowiz, Edith Mathis
Les choeurs de la radio de Leipzig
La Staatskapelle de Dresde
Carlos Kleiber
Deutsche Grammophon, 1998
Giuseppe Verdi : La Traviata
Ileana Cotrubas
Plàcido Domingo, Walter Gullino
Sherrill Milnes, Alfredo Giacomotti
La chœur de Bayerische Staatsoper Munich
Orchestre de Bayerische Staatsoper Munich,
Orchestre de Munich
Carlos Kleiber
Deutsche Grammophon, 2004
Johannes Brahms : symphonie n° 4
Orchestre philharmonique de Vienne
Carlos Kleiber
Deutsche Grammophon, 1981
Richard Wagner : Tristan et Isolde
Margaret Price
Brigitte Fassbaender
Eberhard Büchner, Werner Götz, Anton Dermota, René Kollo
Dietrich Fischer-Dieskau
Kurt Moll
Les choeurs de la radio de Leipzig
La Staatskapelle de Dresde
Carlos Kleiber
Deutsche Grammophon, 1982
Ludwig van Beethoven : symphonies n° 5 et n° 7
Orchestre philharmonique de Vienne
Carlos Kleiber
Deutsche Grammophon, 1976







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