Dix jours de tournage… Au Kenya... La crise financière ? Un lointain souvenir. Les conséquences de la crise ? « Quelle crise ? » rétorque notre traducteur.
Le Kenya n’est pas un pays du tiers monde, mais un pays en voie de développement.
Mes recherches traduisent pourtant une toute autre réalité… Près de 500.000 demandeurs d’emplois dans le secteur des produits agricoles destinés à l’exportation sont répertoriés. Poussés par la faim, la plupart d’entre eux quittent la campagne pour la ville. Et surtout, selon la Banque Mondiale, en Afrique, 700.000 enfants pourraient mourir des conséquences de la crise financière d’ici la fin de cette année.
Deux jours plus tard, lundi.
Nous sommes au Kenya. A Dandora, précisément. La plus grande décharge d’ordures du pays.
Entre deux montagnes d’ordures, nous traversons un passage creusé par les hommes. Incrédule, je secoue la tête. Les deux policiers assis sur la banquette arrière se marrent « ça fait penser un peu aux safaris près du Kilimandjaro, non ?». Ils sont là pour assurer notre protection. Sans eux, on ne donnerait pas cher de notre peau.
Au cours de la dernière semaine, 250 enfants de plus sont venus à la décharge. Agés de 6 à 9 ans. Non scolarisés. Poussés par la faim. Leurs parents ont perdu leur emploi aux cours des derniers mois… Oui, les conséquences de la crise sont limpides. Et criantes. Des enfants aux ventres gonflés, aux yeux irrités par les vapeurs nauséabondes qui s’échappent de la montagne d’ordures. Ils n’ont pas honte de se nourrir des déchets de la ville. A la tombée de la nuit, ils dorment sous les ponts. Des pneus abandonnés brûlent. Autour de ce feu improvisé, de petites silhouettes en haillons noircis par la suie. Un groupe d’enfants veille, les yeux hallucinés, en sniffant de la colle. Jusqu’à ce qu’un sommeil sans rêve les emporte. Loin. Ils seraient plus de 100.000 rien qu’à Nairobi. Et leur nombre aurait doublé au cours de cette année. Symboles vivants d’une crise dont il n’ont jamais entendu parler…
Mercredi
Nous avons rendez-vous avec Carolyn Otieno. Elle vit avec ses trois enfants à Kibera, un des plus grands bidonvilles du monde. Plus d’un million d’habitants. Pas d’eau courante, ni d’électricité. Encore moins de canalisations.
L’air empeste l’urine et les excréments. Salomé nous accompagne. Elle travaille pour l’association kenyane Undugo, une organisation d’aide humanitaire indépendante de l’Etat. Des jeunes d’humeur enjouée, nous saluent. Puis soudain, changement d’ambiance. Ils se mettent à chuchoter entre eux. Salomé est nerveuse. Il faut partir. Vite. Nous ne sommes pas les bienvenus. Nous sommes Blancs. Et riches. Nos « gardes du corps » tâtent leur pochette. Le message passe : ils sont armés. Tout le monde se tient à carreaux. Nous nous enfonçons dans les entrailles du bidonville.
Pour assurer sa survie, Carolyn cuisine. Des repas vendus en ville à des ouvriers du bâtiment en échange de quelques sous. Un commerce illégal. Si elle se fait prendre, elle risque la taule. Veuve, au chômage et mère de trois enfants respectivement âgés de 9 ans, 5 ans et 11 mois, elle aussi est venue de la campagne. Comme des centaines d’autres migrants. Une cabane en bois abrite leur misère. Pour un loyer de 7 euros par mois, encaissé par l’Etat kenyan. Carolyn doit se dépêcher. Le temps lui est compté. Séropositive, il lui reste tout au plus 2 ou 3 ans à vivre. Son fils, Derek joue au foot devant la cabane et veut devenir pilote professionnel.
Salomé s’amuse un peu avec les enfants avant de continuer sa route. Une autre famille dans le besoin l’attend. Avant une autre. Et encore une autre… Avant, Salomé pleurait en rentrant chez elle. Aujourd’hui, plus de larmes. Pas d’argent. Vaillamment, elle tisse des liens avec d’autres organisations humanitaires. Même si l’espoir est ténu.
Samedi
Nous nous rendons dans le Sud, à Mombasa. Là où les touristes alanguis laissaient voguer leur vague à l’âme, à l’abri des réalités africaines, calfeutrés derrière les murs d’hôtels de luxe cinq étoiles…
Après la crise, le désert… Ceux qui sont revenus sont bichonnés. De jour, des prestations luxueuses à moindre prix. La nuit, du sexe bradé. De la chair fraîche, poussée par la faim et le rêve de décrocher un mariage avec un « Msungu ».
Le soir, j’accompagne Lucy dans un des bars de la ville. Elle tient à me présenter les nouvelles recrues. 20.000 jeunes femmes, presque toutes mineures, auraient échoué là depuis la crise…
Lucy a 24 ans et deux enfants. Déjà trop vieille pour un touriste blanc. Les nouvelles venues lui casse le marché. Alors, elle vend son corps aux gens du pays. Aussi sans préservatif. Si ça peut rapporter plus d’argent…
Lucy me présente une jeune fille. Envoyée il y a un an à Mombasa par sa tante pour trouver du travail. Elle ne parle pas l’anglais. Elle se prostitue pour 50 centimes. Assez pour remplir un ventre qui crie famine…
Trois heures plus tard, je quitte les deux jeunes femmes. Avec des images volées. Je les remercie et leur donne 40 euros. Le double de ce qu’elles demandent pour la nuit entière. Elles m’accompagnent jusqu’au taxi et me proposent de passer la nuit avec moi. Stupéfait, je leur explique que l’argent est une rétribution en échange des informations. Elles insistent, incrédules : j’ai payé, elles sont à moi toutes les deux pour la nuit. Je monte dans mon taxi. Elles me suivent du regard en secouant la tête…
Dernier jour avant le retour.
La crise n’a pas touché que le Kenya. Moi aussi. Je veux rentrer au plus vite partager mon vécu.







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