Quand le soleil paraît, ils sont arrivés à destination. Au fond du cratère, un lac d’eau brûlante aux reflets émeraude. Une véritable bouche de l’enfer qui crache, siffle, fume, mord. Du soufre liquide sort de longs conduits de terre cuite et se fige en l’espace de quelques minutes, formant des flaques orange qui virent au jaune clair en se solidifiant en croûtes aux bords découpés.Les hommes s’emparent de longues barres de fer, s’enfoncent un chiffon ou une manche de leur veste dans la bouche et descendent à l’intérieur du cratère vers les vapeurs toxiques pour décoller les plaques de soufre. Ils ne peuvent rester que quelques minutes, doivent reprendre leur respiration, sont pris de quintes de toux, crachent leurs poumons. Les morceaux détachés sont mis dans les paniers qu’il faut soigneusement équilibrer. En fonction de l’âge, de l’expérience et de la force de chacun, ils peuvent porter 70 à 120 kilos. Puis ils amorcent la remontée du cratère et la descente vers la vallée.
Leurs cheveux, leurs cils et leurs sourcils sont encore jaunis par le soufre lorsqu’ils s’arrêtent une première fois pour se reposer. Ils se roulent des cigarettes grosses comme le doigt ou mangent du riz enveloppé dans des feuilles de bananier. Les uns s’assoient ensemble et parlent de la politique, de la famille, des petites amies, des musiciens dans le vent ou des rituels de circoncision. D’autres préfèrent rester seuls.
Pak Agus, Hartono, Pak Jo, Herudin et Madrusin sont certainement parmi les hommes les plus forts du monde. Ils portent leur charge sur cinq kilomètres, souvent deux fois par jour, croisant des touristes admiratifs - devant la beauté de la nature et devant ces forçats. Entre-temps, ils acceptent qu’on les photographie contre rémunération. Ils sont devenus une attraction et ils l’ont compris. Ils prennent volontiers la pose contre des cigarettes, des gâteaux secs ou quelques roupies, d’autres fabriquent des statuettes de soufre.
Pour tous, l’arrivée au camp de pesage est le plus beau moment de la journée : leur besogne est terminée, les chargements sont pesés, la paye calculée au poids leur est versée immédiatement. Les hommes attendent le camion qui passe deux fois par jours, arrivés chez eux ils vident leurs paniers, les accrochent aux arbres qui pointent vers le ciel autour de leur maisonnette. Puis ils mangent, fument, jouent aux cartes et dorment.
La nuit, chacun se faufile dans un réduit à peine plus grand que lui, éclairé par une petite lampe à huile et décoré de posters de rockeurs, de saints ou de Megawati, la présidente de la République. Là-haut, la bouche de l’enfer bleuit le ciel.






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