10/08/11
Charles Lloyd: “Forest Flower" (1966)
Incontournables du jazz
La nostalgie de l’harmonie et de la beauté
Auteur : Thomas Neuhauser
Le choix en sommaire
- Adderley, Cannonball - Somethin' Else
- Armstrong, Louis - Fireworks
- Art Ensemble of Chicago - Urban Bushmen
- Ayler, Albert - Spiritual Unity
- Barbieri, Gato - Chapter One: Latin America
- Blakey, Art - Moanin'
- Bley, Carla - Escalator over the hill
- Braxton, Anthony - Quartet (Dortmund 1976)
- Breuker, Willem - The European Scene
- Coleman, Ornette - Free Jazz
- Coleman, Ornette - Tone Dialing
- Coltrane, John - A Love Supreme
- Davis, Miles - Birth Of The Cool
- Davis, Miles - Bitches Brew
- Davis, Miles - Kind Of Blue
- Dolphy, Eric - Out to Lunch!
- Ellington, Duke - Ko-Ko
- Evans, Gil - The Individualism of Gil Evans
- Fitzgerald, Ella - Pure Ella
- Frith, Fred - Step across the border
- Goodmann, Benny - Carnegie Hall Concerts
- Hancock, Herbie - Maiden Voyage
- Hawkins, Coleman - Body And Soul
- Holiday, Billie - The Complete Commodore Recordings
- Jarrett, Keith - Facing You
- King Oliver - The Essential Collection
- Kirk, Roland - Rip, Rig & Panic
- Lloyd, Charles - Forest Flower
- Medeski, Martin & Wood - The Dropper
- Mingus, Charles - The Black Saint...
- Monk, Thelonious - Genius of Modern Music
- Morton, Jelly Roll - Mr. Jelly Lord
- Mulligan, Gerry/Baker, Chet - The Complete Recordings
- Portal, Michel - Châteauvallon 72
- Reinhardt, Django - Souvenirs
- Ribot, Marc - Saints
- Rollins, Sonny - Village Vanguard
- Schlippenbach, Alexander von - Globe Unity
- Shepp, Archie - Fire Music
- Stevens, John - Quintessence
- Taylor, Cecil - Conquistador!
- The Quintet - Live At Massey Hall
- Tippett's, Keith "Centepede" - Septober Energy
- Tristano, Lennie - Lennie Tristano
- Weather Report - same (1971)
- Young, Lester - Aladdin Sessions
- Zorn, John - Naked City
Ce saxophoniste et flûtiste s’était déjà fait un nom auprès de Chico Hamilton et Cannonball Adderley. Et après un quartet qui a fait long feu, Charles Lloyd a fondé, en 1966, sa deuxième formation, qui s’est rapidement transformée en un vivier de grands noms et a été le premier groupe de jazz à figurer dans les charts américains, un univers d’où le jazz était par ailleurs totalement absent. En 1967, ce groupe, dont tous les membres sont par la suite devenus des stars de la planète jazz, a même joué au légendaire temple du rock, le Fillmore West, à San Francisco, où il a reçu un accueil euphorique.
Loin de tout ésotérisme superficiel, Charles Lloyd s’est très tôt intéressé à la philosophie extrême-orientale et aux questions fondamentales de l’existence humaine. A une époque où bouillonnaient la rébellion et la protestation contre l’ordre social, il s’est mis en quête de la vérité, de la beauté et de l’intensité dans la musique. Si Lloyd ne cautionne en aucune façon l’état du monde, son chemin le conduit vers l’intérieur, dès cet album phare « Forest Flower », mais aussi ultérieurement au fil de sa carrière. À l’inverse des « jeunes sauvages » du free jazz noir, il ne laisse éclater ni colère ni récriminations : il reste doux mais ferme, un Gandhi du saxophone, avec un son lyrique, reconnaissable entre tous.
Cela s’explique-t-il par le fait que ce musicien aux origines à la fois indiennes et irlandaises, né en 1938 à Memphis, soit aussi l’un des rares saxophonistes au talent immense à ne pas être Afro-Américain ? La question reste ouverte. Quoi qu’il en soit, son nouveau quartet, qui réunit Keith Jarrett au piano, encore inconnu à l’époque, Jack DeJohnette à la batterie et Cecil McBee à la basse, monte sur la scène du Festival de Monterey en 1966 et conquiert aussitôt non seulement les aficionados de jazz, mais également le public rock du mouvement hippie, qui vient alors de voir le jour. L’album « Forest Flower » enregistré en live à Monterey s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires, succès totalement inattendu, en particulier pour Lloyd lui-même. Le stress de la tournée qui s’est ensuivie et les affaires florissantes dans l’industrie de la musique n’allaient pas tarder à laisser des traces.
Avec son jeu intime et coulant, une oreille tendue vers l’intérieur, Charles Lloyd a touché la corde sensible d’une génération prête pour un nouveau voyage, qui recherchait des modes de vie alternatifs notamment dans les philosophies extrême-orientales et les expériences méditatives. Dans ses opus ultérieurs, parus dans les années 80 et 90, puis chez ECM, Lloyd ne s’est pas écarté de ce chemin. Toutefois, dans « Forest Flower », la beauté n’est pas encore aussi élégiaque et transcendante qu’elle le deviendra : elle est plutôt mêlée d’une joie de vivre et de jouer contagieuse. Ainsi, sur « Sorcery », composition de Keith Jarrett, Charles Lloyd ne se contente pas de montrer qu’il met flûte traversière et saxophone ténor sur le même plan, mais qu’étant un instrumentiste exceptionnel, il sait aussi s’exprimer de façon tout à fait saisissante.
À la fin des années 60, après le succès d’autres enregistrements et tournées à travers l’Europe et l’Union soviétique, Lloyd se retire, épuisé, dans une ferme de Californie, à Big Sur, et donne des conférences ; dans les années suivantes, il écrit une thèse de doctorat, apprend et enseigne la méditation transcendantale et n’apparaît plus que très rarement en public. Il faudra attendre les années 80 pour qu’il remonte sur scène aux côtés de Michel Petrucciani, ce qui constitue sans aucun doute l’un des come-back musicaux les plus importants et les plus réjouissants de cette décennie. Paru en 1992, le disque peut-être le plus réussi depuis son retour dûment célébré est dédié à ce lieu, synonyme de retraite et de renouveau : « Notes from Big Sur » (ECM).
Charles Lloyd n’a jamais cessé sa quête. Sa musique a toujours été l’expression d’une profonde nostalgie de la beauté, de l’humanité et de la vérité, de l’harmonie avec la nature. Cette harmonie semble possible, du moins dans sa musique ; c’est ce dont témoigne le morceau qui a donné son titre à cet album, « Forest Flower », qu’il joue encore parfois lors de ses trop rares apparitions sur scène. À plusieurs reprises, Charles Lloyd a voulu se retirer des scènes jazz de la planète. Heureusement, il est, jusqu’à présent, toujours revenu, et ses enregistrements les plus récents avec son quartet actuel (« Rabo De Nube », sorti en 2008, et « Mirror », en 2010), font partie des plus beaux opus de sa longue discographie, et peuvent eux aussi prétendre à une place parmi les Incontournables du jazz.
Charles Lloyd : « Forest Flower – Charles Lloyd at Monterey » (1966)
Atlantic SD 1473
Edité le : 29-07-11
Dernière mise à jour le : 10-08-11