Charles Mingus, né en 1922 à Nogales en Arizona, voulait devenir violoncelliste. Mais la couleur de sa peau lui interdisait ce type de carrière. Alors restait le jazz…et la contrebasse. Après des passages dans diverses formations (avec Kid Ory, Art Tatum, Louis Armstrong, Illinois Jacquet), il finit par se retrouver dans le trio du vibraphoniste Red Norvo, qu'il quittera après l'album « Move » parce qu'on voulait le remplacer pour un passage à la télévision : il était le seul Noir du trio, et les Américains de l'époque n'aimaient pas voir des gens de couleur à la télé. Pour Mingus, confronté depuis sa plus tendre enfance à la discrimination raciale, c'est là une raison suffisante pour rompre avec le milieu du jazz. Il se remet alors à distribuer le courrier. C'est Charlie Parker en personne qui le ramène à la musique. Mingus deviendra ensuite l'une des figures les plus créatives et les plus inclassables du jazz moderne. Dans son autobiographie « Beneath The Underdog » (Moins qu'un chien), il se présente comme un être triple, déchiré entre l'observateur détaché, la « bête craintive » qui attaque par peur d'être elle-même attaquée, et le doux naïf qu'on exploite et qui peut se transformer en brute déchaînée dès il s'en rend compte.
Mingus était un être entier qui vivait ouvertement ses fureurs et ses névroses, pour ne pas s'enfermer dans ses propres délires. On le disait difficile à vivre et colérique, et il le savait. Avec ses musiciens, il cherchait la confrontation plutôt que l'harmonie, et à l'occasion, il lui arrivait même d'en venir aux mains. Parfaitement conscient de ses faiblesses et de ses excès, Mingus les décrit dans son autobiographie avec une minutie qui frise l'excès : tantôt avec lyrisme, tantôt en forgeant son propre mythe, mais le plus souvent avec beaucoup d'humour. L'humour de celui qui est conscient de ses fêlures et de ses névroses, mais qui n'arrive pas à en sortir. Dire de Mingus qu'il était imprévisible serait un doux euphémisme. Mais que dire de sa musique ?
Sa longue fresque « The Black Saint And The Sinner Lady » (qui rappelle dans sa forme les suites ellingtoniennes) est le reflet d'une confrontation permanente entre les deux pôles que sont la spontanéité et l'écriture musicale. Avec ses ruptures, ses brusques variations de rythme et ses changements de style impromptus, cette œuvre évoque un travail de montage et de collage. De fait, les multiples fragments des sessions d'enregistrement ne trouvaient leur forme définitive que sur la table de montage du producteur Bob Thiele. Dans cet album, la musique de Mingus a une densité jamais atteinte auparavant. Certes, elle reflète toutes les sources d'inspiration auxquelles il n'a cessé de puiser, sous forme d'extraits ou à la façon du pastiche : le blues et le gospel, le swing ellingtonien, le mariachi mexicain, la musique classique européenne (surtout l'impressionnisme français). Mais en même temps, tous ces éléments ne sont que des fragments transcrits dans son propre langage, qui évoque parfois celui du délire : de sauvages improvisations font alterner fureur et douceur, violence et tendresse, toute la palette de ses états d'âme. On y sent vibrer les extases du gospel de son enfance, l'âpreté du blues et l'irascibilité de l'éternel marginal. Mais comme dans les offices religieux des Noirs, la musique de Mingus a aussi pour fonction de souder la communauté. Elle parle d'émotions basiques, les porte à leur paroxysme… puis soudain, au milieu de cette sauvagerie contrôlée, surgit la forme dans sa clarté cristalline. Les compositions de Charles Mingus s'apparentent toujours un peu à des exercices dans l'art de gérer ses contradictions intérieures. Et comme s'il voulait s'amuser de tout, y compris de lui-même, il ira jusqu'à demander à son psychiatre le Dr. Edmund Pollock de lui écrire un texte pour la pochette de son album.
Un délire musical sous la bénédiction du corps médical. Désir de mettre de l'ordre dans le chaos de systèmes antagoniques. « The Black Saint And The Sinner Lady » reflète ce conflit intérieur, ce besoin irrésistible du créateur de tout contrôler tout en laissant une grande liberté à ses musiciens. Charles Mingus avait un goût immodéré pour les répétitions en boucle. Il répétait la liberté. Tout morceau devait chaque fois paraître improvisé. Il avait ses ficelles pour y parvenir : au lieu de distribuer des partitions, il chantait les thèmes de ses compositions à ses musiciens, qui devaient les apprendre à l'oreille pour mieux intérioriser la musique. Mingus voulait qu'ils « puissent jouer les parties composées avec autant de spontanéité et d'âme qu'ils l'auraient fait pour un solo. » Le résultat est probant : ses compositions, aussi raffinées soient-elles, n'ont jamais rien d'artificiel ni d'alambiqué.Texte : Harry Lachner
Charles Mingus :« The Black Saint And The Sinner Lady »
Impulse IMP 11742
Enregistrement : 1963






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