Soirée Thema - 2 février 2010 - 02/02/10
Chasseurs de baleines et militants écologistes en guerre
Pour l’heure, ce sont les protecteurs des cétacés qui ont l’avantage, pas seulement pour des raisons environnementales.
La petite embarcation de Greenpeace paraît bien frêle entre les coques de ces gigantesques navires. Chahutée au milieu des vagues, elle risque à tout moment d’être broyée par ces géants des mers. Sur le pont du baleinier, des hommes avec des casques jaunes tirent au canon à eau sur les activistes. Voilà ce qui arrive quand des membres de Greenpeace tentent d’empêcher un baleinier japonais de se ravitailler en carburant auprès d’un pétrolier dans l’Antarctique. Le zodiac est sur le point de chavirer. Les deux membres de l’organisation sont contraints de mettre un terme à leur opération et assistent, impuissants, au déchargement de chair de baleine…
Un recensement difficile. Nonobstant le moratoire sur la pêche à la baleine instauré en 1986, plusieurs centaines de cétacés sont tués chaque année. Les chasseurs sont entre autres originaires du Japon, de Norvège et d’Islande. Même si aucun des pays évoqués n’est tributaire de cette activité, leurs gouvernements rechignent à mettre un terme à cette tradition sanguinaire. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, dans un Japon en crise, la chasse à la baleine a joué un rôle important. A l’époque, la chair de ces mammifères marins constituait une source de protéines bon marché et permettait de rassasier la population – certains anciens ne l’ont pas oublié. En 1962, une année record, quelque 226 000 tonnes de chair de baleine ont afflué sur le marché japonais. Aujourd’hui, on recense seulement 2000 tonnes sur les étals nippons. De fait, la chasse à la baleine est souvent plutôt une affaire de prestige, et le Japon refuse que d’autres pays lui dictent son comportement. Certains responsables tokyoïtes voient en ce moratoire une forme d’impérialisme occidental. Pour d’autres pays, comme le Groenland, la pêche à la baleine joue un rôle important dans des régions fragiles économiquement.
La protection des baleines constitue sans nul doute l’une des causes animales les plus médiatisées. En effet, ces géants des mers attirent la sympathie – ils sont réputés intelligents, communicatifs et sociables. Mais ces mammifères marins ne meurent pas uniquement sous les coups de harpons ; ils sont aussi victimes des sonars, de collisions avec des bateaux, du changement climatique ou encore des déchets plastiques qu’ils ingurgitent. Pour les chercheurs, il est extrêmement difficile de déterminer dans quelle mesure les différentes espèces sont menacées ; tout recensement est complexe. Pour schématiser, on peut dire que les baleines ont connu de par le passé une situation plus critique. Cela dit, les populations de cétacés ne se sont pas encore remises de la pêche intensive dont elles ont jadis fait l’objet. Pendant des millénaires, on a crié haro sur la baleine et, au début du 20e siècle, certaines espèces ont bien failli disparaître définitivement.
Des règles de protection insuffisantes. Depuis 1946, la Commission baleinière internationale (CBI) est en charge de la protection des cétacés – du moins en théorie. Car cette instance, qui compte aujourd’hui 85 pays membres, adopte ses résolutions à la majorité des deux tiers. Pendant des années, les représentants des différents camps ont donc tenté de faire entrer dans l’organisation d’autres membres acquis à leur cause, pour donner plus de poids à leur position. On soupçonne même le Japon d’avoir soudoyé certains pays en développement pour qu’ils rejoignent la CBI. Dans son règlement, la Commission baleinière internationale autorise les populations indigènes à chasser la baleine. C’est notamment le cas du Groenland qui, dans les années à venir, sera autorisé à pêcher une cinquantaine de baleines à bosses, une espèce de plus en plus rare. Depuis quelque temps déjà, le Japon et l’Islande se sont engouffrés dans une autre brèche : le règlement autorise le harponnage des cétacés à des fins scientifiques – même si au final, une grande partie de la chair est revendue. C’est pourquoi les armateurs japonais affichent l’inscription « Research » sur leurs navires. Fondé en 1946, l’institut japonais de recherche sur les cétacés affirme que le produit de la vente permet de financer des travaux scientifiques : analyse du cérumen, de la dentition et du contenu stomacal des prises. Les défenseurs des cétacés pensent qu’au cours des années précédentes, les chasseurs nippons ont à eux seuls tué 13 000 baleines.
Vers l’arrêt de la chasse à la baleine ? Selon Paul Watson, fondateur de l’association de protection des baleines Sea Shepherd Conservation Society, « il n’y a pas de différence entre les Japonais qui harponnent des baleines et les braconniers kényans qui chassent les éléphants dans une réserve – sauf que les braconniers sont pauvres et noirs ». Pendant six saisons de chasse, des navires sous son commandement ont suivi des baleiniers japonais. Depuis cette saison, Paul Watson et son équipe utilisent un navire futuriste, l’« Ady Gil », pour tenter d’empêcher les baleiniers d’atteindre leur proie. Ce catamaran en carbone/kevlar détient le record du tour du monde : 61 jours à peine ! Pour faire fuir les militants écologistes, les chasseurs de baleine emploient eux aussi des techniques de pointe. Début janvier, un drame s’est produit en haute mer : l’« Ady Gil » a été coupé en deux lors d’une collision avec un navire japonais. Fort heureusement, l’équipage s’en est sorti indemne.
Le gouvernement japonais subventionne la chasse à la baleine mais les écologistes espèrent que les aides se tariront cette année ; elles sont en effet dans le collimateur de la commission nippone chargée de proposer des économies sur les dépenses publiques.
« Les baleines sont plus utiles vivantes que mortes » a déclaré Peter Garret, le ministre australien de l’environnement. Dans les faits, l’observation des mammifères marins est un secteur touristique particulièrement prospère. L’International Fund of Animal Welfare (IFAW) estime son chiffre d’affaires annuel à deux milliards de dollars. Selon Sea Shepherd, le commerce de viande de baleine ne rapporterait qu’environ 150 millions de dollar par an.
Une polémique fait rage depuis des années au sein de la CBI : faut-il interdire totalement la chasse aux cétacés ou l’autoriser à petite échelle ? Jusqu’ici, aucune de ces deux options n’a réussi à s’imposer. L’Australie, pour sa part, souhaite que les Japonais mettent rapidement un terme à leurs expéditions baleinières dans l’océan Austral, comme l’a dit sans ambiguïté le premier ministre australien Kevin Rudd : « Si nous n’y parvenons pas par des moyens diplomatiques, nous engagerons une procédure judiciaire internationale. Et je ne plaisante pas. »
Christoph Seidler travaille comme journaliste scientifique pour le site Internet Spiegel-Online. Il est l'auteur du livre „Arktisches Monopoly - Der Kampf um die Rohstoffe der Polarregion“ (Monopoly Arctique - Lutte pour les matières premières de la région polaire), paru aux Editions du Spiegel
Un article extrait du ARTE Magazin (février 2010)
Edité le : 29-01-10
Dernière mise à jour le : 02-02-10