Tout amateur de musique classique n’a-t-il pas au moins un compositeur favori ? Un compositeur dont la musique l’émeut aux larmes ? Pour ma part, c’est Claudio Monteverdi. Chaque fois que j’écoute le final grandiose de l’opéra « L’Incoronazione di Poppea » (« Le couronnement de Poppée »), mes yeux s’embuent. C’est le premier duo amoureux – et l’un des plus beaux – de l’histoire de la musique. Sur une ligne de basse descendante, répétée à la manière d’une chaconne, les voix des chanteurs s’élèvent dans un « Pur ti miro, pur ti goro » ; elles tournoient et s’enlacent en canon, elles se frôlent pour donner de belles et douloureuses dissonances et fusionnent dans une apothéose, tandis que le texte conjure un amour partagé qui perdurera au-delà de la mort. Il faudra attendre « Tristan » de Richard Wagner pour revivre un final amoureux aussi divin et sublime. Monteverdi tient en réserve une estocade géniale de cynisme : les amants dont l’union nous émeut tant forment en fait un couple infernal : ce sont Néron et Poppée, le tyran sanguinaire et la putain avide de pouvoir.
Claudio Monteverdi a vécu de 1567 à 1643. Au début de sa carrière musicale, il est au service du duc de Mantoue avant d’être nommé maître de chapelle à Saint-Marc de Venise, l'un des postes musicaux les plus importants d'Italie, qu'il conserve jusqu'à la fin de sa vie. Monteverdi est l’un des inventeurs de l’opéra, un genre dont la dramaturgie musicale est très tôt aboutie grâce aux bons soins de ce même compositeur. Jusque-là, jamais les chanteurs lyriques n’avaient dégagé une telle sensualité, ni eu une telle expressivité ou une telle assurance de soi. Le célèbre chant d’intercession d’Orfeo dans l’opéra du même nom de Monteverdi exprime avec emphase une nouvelle revendication : ce chant triste à fendre les pierres plonge le passeur Caronte du Styx dans un sommeil profond et parvient à obtenir l’impensable – l’entrée au royaume des morts. Cette scène tient de l’utopie, une utopie où le nouvel art vocal fait fi de toutes les frontières. Monteverdi est encore plus audacieux. Dans « Orfeo », les détails de la dramaturgie musicale sont à couper le souffle : quand Euridice se pétrifie littéralement sous le regard fatal d’Orphée, quand au début de l’opéra, la messagère apporte la nouvelle de la mort d’Eurydice, semant le trouble dans l’idylle pastorale – le spectateur croit lui aussi devoir mourir.
Sept ans avant son trépas, Monteverdi a publié son testament musical – son 8e livre de madrigaux. Le recueil de ces morceaux qui marque l’ultime apogée de son art de ce compositeur est aussi la somme de toute l’évolution de la dramaturgie musicale. Dans son préambule « A celui qui le lit », Monteverdi explique pourquoi le temps est mûr pour un « stile concitato ». D’après lui, la musique pâtirait de l’absence d’expression de la colère, l’univers musical serait bien trop « molle » (doux) et « temperato » (retenu). C’est pourquoi Monteverdi fait s’élever les voix avec exaltation sur des doubles croches répétitives. ll découvre le trémolo et le pizzicato des violons comme moyen d’expression sonore et compose des effets dynamiques et expressifs, tels l’« arcata morenda », l’arc decrescendo. Il ne verse pas dans le maniérisme, usant au contraire de moyens bruts et avant-gardistes pour renforcer l’expressivité des caractères passionnés et hypersensibles interprétés par les chanteurs.
Dans le 8e livre de madrigaux, le drame « Il Combattimento di Tancredi e Clorinda » ou le madrigal « Hor che’l ciel e la terra » expriment des revirements d’humeur quasi-inconcevables : sortant de la plus profonde agonie d’une nature taciturne, le cœur d’un amant s’éveille et prend son essor, parvenant progressivement au summum des sentiments. Le « lamento della Ninfa » – les lamentations d’une nymphe délaissée – est une musique suave d’une indicible tristesse, qu’on ne se lasse d’écouter.Depuis les trente dernières années, l’œuvre de Monteverdi connaît une renaissance. Les interprètes redécouvrent certains de ses manuscrits, et l’interprétation repensée des grands classiques permet de produire des CD d’une qualité technique et musicale de plus en plus étonnante. John Eliot Gardiner livre un enregistrement remarquable de « Poppea ». René Jacobs donne avec le Concerto Vocale de Gent une interprétation très colorée et extrêmement expressive du 8e livre de madrigaux. On écoute aussi avec délice la version introvertie de Rinaldo Alessandrini, spécialiste italien de Monteverdi, à la tête du Concerto Italiano.
Claudio Monteverdi : L’Incoronazione di PoppeaSylvia Mc Nair, Anne-Sophie von Otter, Dana Hanchard, Michael Chance,
The English Baroque Soloists; John Eliot Gardiner
DG 447 088
Claudio Monteverdi : Madrigali guerrieri ed amorosi,Concerto Vocale Gent, René Jacobs
Harmonia mundi 901736.37
Claudio Monteverdi : Madrigali guerrieri ed amorosi,Concerto Italiano, Rinaldo Alessandrini
Opus 111 ; Vol.1 : OPS 30187, Vol.2 : OPS 30196







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