ALLEZ COUCHER AILLEURS
(I was a male war bride)
(USA, 1949)
D’Howard Hawks avec Cary Grant et Ann Sheridan
Synopsis : 1945, en Allemagne. Un officier français (Cary Grant) doit effectuer une dernière mission avant d’être démobilisé. Par malheur, il doit pour cela coopérer avec l’une de ses anciennes conquêtes, un officier américain (Ann Sheridan) qui a du caractère, mais aussi du ressentiment. Après un périple rocambolesque, ils découvrent cependant qu’ils sont fait l’un pour l’autre et décident de se marier. Mais c’est compter sans le peu de souplesse de l’administration américaine…
Critique : Comédie excessivement physique, « Allez coucher ailleurs » met à profit la logistique militaire de l’occupation par les troupes alliées du territoire allemand pour tourner en grande partie en extérieurs. Le film offre donc un véritable contrepoint à un cinéma ouvertement dramatique (« Allemagne année zéro » de Rossellini ou « L’Homme perdu » de Peter Lorre, tournés eux aussi dans les ruines du Reich), ou bien axé sur le genre de l’espionnage (« L’Homme de Berlin » de Carol Reed). Mais bien qu’athlétiques, les facéties du couple impossible formé par Ann Sheridan et Cary Grant sur terre (en side-car) ou sur les eaux (avec un canot bien précaire) renvoient à un genre finalement plus mental. Les démêlées bureaucratiques endurées par Cary Grant pour espérer rejoindre sa belle, ou simplement passer une nuit en sa compagnie, se rapportent à une paranoïa de l’administration qui deviendra un thème récurrent du polar ou du film de science-fiction dans les décennies suivantes. Sous ses allures de comédies, « Allez coucher ailleurs » peut donc s’apprécier comme un précurseur des fictions plus marquées par leurs influences kafkaïennes, telles que « Brazil » de Terry Gilliam.
Les bonus : Segmentée en pas moins de six parties, la partie bonus offre un panorama aussi kaléidoscopique qu’homogène : un documentaire biographique d’une heure est consacré à Hawks. Il ménage une hagiographie typiquement américaine et des anecdotes plus iconoclastes. Il est surtout complété par un deuxième documentaire, plus court et plus ouvertement analytique, qui est précisément axé sur le film « Allez couchez ailleurs », pour mettre en lumière la méthode de travail de Hawks, célébrée avec une subjectivité assez remarquable par la critique française des années cinquante. La voie est toute tracée pour accéder à un portrait concis de Cary Grant en tant qu’acteur comique, et surtout conduire à un topo sur la figure féminine dans le cinéma de Hawks, qui, si elle s’avère prépondérante dans ce film tourné en 1949, a fréquemment été développée dans l’œuvre d’un réalisateur qui passait sans peine des « Hommes préfèrent les blondes » à « Rio bravo ».
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LA FOLLE INGENUE
(cluny Brown)
D’Ernst Lubitsch avec Charles Boyer et Jennifer Jones
Synopsis : 1938, à Londres. La jeune et fraîche Cluny Brown (Jennifer Jones) fait la connaissance d’Adam Belinski (Charles Boyer), un européen suave et anticonformiste, lors d’une réception mouvementée. Son oncle décide alors de l’envoyer dans un environnement plus calme : elle est engagée à la campagne, comme servante chez les très traditionalistes Lord et Lady Carmel. Mais l’hôte des châtelains n’est autre que le sémillant et décidément opiniâtre Adam Belinski.
Critique : Ce n’est pas seulement parce qu’il est signé Lubitsch que « La Folle ingénue » s’avère le plus subtil et le plus délicat des films de cette collection de comédies américaines. Ni parce qu’il est situé dans la verdeur apaisante de la campagne anglaise. Derrière la douce moquerie des conventions de l’aristocratie et sa légendaire apathie se dessinent deux destins dramatiques : d’abord celui du monde, à la veille de la deuxième guerre mondiale (Belinski se présente – et trouve refuge - chez Lord Carmel en tant qu’opposant menacé à Hitler). Ensuite celui de Cluny Brown, jeune femme modeste désireuse de trouver le bon parti et à deux doigts d’épouser le plus soporifique des falots, le pharmacien du village. L’habileté et la tactique de Belinski, désireux de déjouer celui des deux drames qui est le plus à sa portée, ne sont donc pas seulement caractérisées par le charme de l’accent français et précieux de Charles Boyer. Elles procèdent aussi de l’énergie du désespoir et de la conscience d’une grande fatalité. Chaque ressort comique est donc nuancé par une urgence qui teinte d’un romantisme grave ce qui devait se restreindre à un aimable vaudeville.
Les bonus : Trois segments vidéo se portent au chevet de Lubitsch et du difficile exercice consistant à évoquer le travail d’un cinéaste dont l’extrême méticulosité, qu’il est toujours passionnant de détailler, se doit immanquablement de s’effacer derrière la fluidité de la mise en scène. La première vidéo prend pour appui la biographie du cinéaste, quand la seconde s’appuie sur une analyse séquencée, didactique mais très instructive, de « La Folle ingénue ». La dernière, en guise de friandise, enregistre de manière plus impromptue, mais toujours en accordant le primat à la thématique de la mise en scène, le témoignage de plusieurs « confrères » (les cinéastes Chabrol, Desplechin ou Salvadori) et leur rapport aux films de Lubitsch.
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INFIDELEMENT VOTRE
(Unfaithfully yours)
De Preston Sturges avec Rex Harrison et Linda Darnell
Synopsis : Chef d’orchestre renommé et flamboyant, Sir Alfred Carter (Rex Harrison) est d’un naturel aussi emporté que sa direction musicale. C’est pourquoi lorsqu’on lui insinue que sa charmante et jeune épouse, Daphné (Linda Darnell), se serait rendue coupable d’adultère, son sang ne fait qu’un tour. A la réfutation violente fait place une jalousie sournoise et élaborée. Bien décidé à laver l’affront, Sir Alfred, tout en conduisant de main de maître une représentation musicale, imagine les scénarii vengeurs les plus tarabiscotés.
Critique : Tourné en 1939, « Infidèlement votre » démontre une fois encore à quel point un genre aussi codé et calibré que la comédie américaine pouvait favoriser certaines audaces formelles parmi les plus périlleuses. Sans cesse tiraillé entre fantasmes aventureux et réalité plus pathétique et désopilante, le film opère par trois fois un grand écart : en plein concert, un travelling-avant nous plonge dans les visées du chef d’orchestre pourtant au travail, mais accaparé par ses spéculations vengeresses. Le fil casse parfois, surtout dans une deuxième partie souffrant de ce procédé de répétition qui s’use plus vite que prévu. Ce caractère bancal met donc davantage en lumière la prestance de Rex Harrison, sur lequel le film semble d’ailleurs se reposer plus d’une fois. D’un dynamisme et d’une souplesse à peu près égale au coup de baguette du maestro qu’il est censé incarner, le comédien insuffle au film un caractère bondissant que celui-ci semblait avoir invoqué au préalable, mais qui apparaît peu à peu comme un main tendue à un dispositif claudiquant visiblement sur sa longueur.
Les bonus : Tout en parcourant la biographie de Preston Sturges, les bonus nous en disent davantage sur le rapport de la comédie américaine à une séduction et une culture typiquement européenne, qui représentera pendant longtemps le fond de commerce de ce cinéma. Il nous détaille aussi les principes de la « Screwball Comedy », une « cartoonisation » du genre, où la musique et les rebondissements pétaradants se calquent avec bonheur sur les exagérations du dessin animé. Une évocation de la personnalité du cinéaste par sa propre épouse permet de tempérer la somme des analyses cinéphiles par un supplément de « véracité domestique », quand le témoignage du Monty Python Terry Jones précise la modernité loufoque de ce cinéma, trop souvent réduit à l‘étiquette de « classique ».
Julien Welter






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