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05/12/07

Comment ça va madame la banquise ?

Le passage du Nord-Ouest est la zone, dans le nord du Canada, qui jouxte l'océan Arctique. Été comme hiver, au-delà du 60e degré de latitude nord, les banquises bloquent ce passage. Nombre d'aventuriers y ont laissé leur vie, et parfois leur nom. Mais depuis la fin des années 90, sous l'action du réchauffement climatique, la banquise fond de plus en plus vite. Le passage du Nord-Ouest pourrait ainsi être libéré pour la première fois d'ici vingt ans.

Jean-Christophe Victor, spécialiste en géopolitique (Le dessous des cartes) et fils de Paul-Émile Victor, le célèbre explorateur du Grand Nord, nous livre ses réflexions, ainsi que son regard sur ce paradis blanc menacé.


Pourriez-vous définir les enjeux géopolitiques qui vont naître avec la libération du passage du Nord-Ouest d'ici dix ou vingt ans ?

Les enjeux sont de plusieurs ordres : ils sont d'abord miniers. L'ouverture du passage va donner un accès facilité à des mines de nickel, de cadmium, peut-être d'uranium, très sûrement de diamants. À du pétrole aussi. Le deuxième enjeu, juridique, c'est le statut qu'on va donner aux eaux nord canadiennes. Il y a un litige entre les États-unis et le Canada à ce sujet. Pour le Canada, ce sont des eaux territoriales, pour les États-unis des eaux internationales. Et puis vous avez l'enjeu concernant le transport international, puisque vers 2015 ou 2020, avec le réchauffement, on aura un nouveau détroit international qui complètera Panamá et Suez ; en plus court, donc en moins cher en fioul, en équipage, en assurance, ce qui modifiera pas mal la donne… Et le quatrième élément, qui devrait être le premier, c’est que c’est une très mauvaise chose écologiquement. Nous avons régulièrement les chiffres de modification de la calotte glaciaire du Groenland ; les glaciers se rétractent, l’embâcle de la banquise est plus tardive, sa débâcle a lieu plus tôt. Là, ce n'est pas "l’avenir du réchauffement"… non, c’est la réalité, c’est aujourd’hui !


Les Inuits sont durement touchés par les pollutions venant du sud ; le passage, sur leurs côtes, de cargos n’arrangera rien à cela. Devons-nous alors plutôt nous réjouir de l’opportunité économique que constitue l’ouverture de ce passage ou, au contraire, nous attrister du drame écologique et humain qui s’annonce ?

C’est toujours le problème, vous savez. On se réjouit d’une opportunité économique, on se désole d’une catastrophe écologique… Alors, est-ce qu’il faut exploiter le pétrole pour que les habitants aient des revenus meilleurs, sans qu'on sache s'ils seront redistribués ? D'autre part, quand on voit ce qui s’est passé à partir de 1953 pour les Inuits du Groenland, où le Danemark a décidé qu’ils étaient des citoyens au même titre que les Danois, a priori c’était bien, sur le plan médical, sur le plan scolaire… Mais sur le plan de l'économie locale, on a constaté la destruction d’une société traditionnelle avec toute sa richesse ; et puis, avec l'arrivée des médicaments, la bière aussi est arrivée et a détruit des villages entiers, et encore aujourd’hui…Alors moi, je ne sais plus répondre à cela.

Il y a, à ce propos, une exposition très intéressante au Musée de l’homme en ce moment, qui s’appelleGroenland Ammassalik : contact. C’est une exposition sur comment les Inuits se voient et comment nous les voyons. Ce qu'elle dit, c’est qu’il y a aussi des technologies qui permettent aux Inuits de récupérer une part de leur identité et de la transmettre. Donc la modernité n’est pas que destructrice. Mais est-ce que cela peut contrebalancer le caractère radical de la destruction d'une société par l'alcool ? Je ne sais pas. Et puis, vous savez, une société assistée, complètement assistée, ça produit toutes sortes de problèmes psychologiques et autres.


Vous avez déclaré récemment que vous n'aviez été que deux fois dans l'Arctique et l'Antarctique avec votre père, Paul-Émile Victor ; vous disiez néanmoins avoir eu l'impression de grandir à côté des Inuits. Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur ces expéditions ?

J'ai été comme manœuvre bénévole en Antarctique pendant six mois, j'avais vingt ans, c'était absolument génial. Le Groenland, nous y avons été plus tard, mais c'était superbe aussi. C'est vrai que je n'y ai pas été souvent, parce que mes études m'ont beaucoup plus orienté vers l'Asie que vers le Nord ou le Sud, et que, deuxièmement, il n'était pas question de faire la même chose que papa. Ce n'était pas la peine d'aller chasser sur les mêmes terres, même si on a écrit un livre ensemble sur l'Antarctique, Planète Antarctique, qui est sorti en 1992. Mais quand nous étions enfants, mes frères et sœurs et moi-même, nous entendions parler tout le temps des Inuits - on disait les Eskimos à l'époque- ; quand mon père partait là-bas, en revenait, il ramenait des photos, des dessins, c’était pour nous quelque chose de très familier, de très proche. Et en même temps, c’était quelque chose de très différent ; ça nous a enseigné que la différence est une richesse, et non une menace. C’est dans ce sens-là que je disais que nous avions grandi à côté des Inuits. Il y a deux ans, je suis allé au Groenland pour présenter une exposition sur Paul-Émile Victor et le Groenland. Mon père a vécu pendant un an ou deux avec une Inuit, Doumidia, et lors de ce voyage, j'ai rencontré ses enfants ; pas leurs enfants, parce que mon père n’a pas eu d’enfant avec elle, mais les enfants qu'elle a eus d’un Inuit, et qui sont des gens d’une quarantaine d’années aujourd’hui. Et c’était très émouvant ; ils avaient beaucoup entendu parler de Paul-Émile, et c’était à ce point important que la fille cadette s’appelait Victoria !


Quel rapport avez-vous avec les explorateurs ? En avez-vous connu personnellement ? Avez-vous lu leurs récits ? Et suivez-vous les aventures qui ont lieu aujourd'hui ?

Si j'ai connu des explorateurs ? Oui, mon père ! Il m’a beaucoup parlé des ses voyages, beaucoup, beaucoup… Je me souviens aussi, même si j’étais jeune, d’avoir rencontré Hillary, le vainqueur de l’Everest. Ce n’était pas le Grand Nord, c’était la grande hauteur. Je me souviens de Eigil Knuth, un Danois que j’aimais bien, avec lequel mon père avait traversé le Groenland en traîneau à chiens, de Robert Gessain, un ethnologue qui travaillait avec mon père, je me souviens de pilotes de l’armée de l’air américaine qui étaient spécialisés dans les vols du Grand Nord, puisque mon père a beaucoup travaillé avec les Américains. Mais l’essentiel des récits, je les tiens de Paul-Émile Victor.

Ensuite, oui, j'ai lu les explorateurs. J’ai eu et j’ai une vraie admiration pour ce qu’ont pu faire des hommes et des femmes comme Ella Maillart, David Nil, Franklin, Ross, Scott, Amundsen, Parry, Henri le Navigateur… C’est incroyable, les expéditions organisées par le roi du Portugal avec Bartholomeu Dias, Vasco de Gama ! J’ai beaucoup d’admiration pour ces gens-là, beaucoup plus que pour n’importe quel présentateur de télévision !

Enfin, oui, je suis les explorations qui ont trait au Grand Nord, car j’aime bien suivre l’évolution de la société inuit. Mais je pense que la situation est quand même différente de ce qu'elle était auparavant : l’exploration géographique est terminée. Mon père fait partie de cette génération qui est arrivée à un point de jonction entre la fin de l’exploration géographique et une exploration exclusivement scientifique. Aujourd’hui, il n’y a pratiquement plus d’exploration géographique en tant que telle à faire. Il y a néanmoins des exploits personnels, comme ceux de Mike Horn, qui sont tout à fait impressionnants.

Propos recueillis par Guillaume Cazeaux

Edité le : 16-11-05
Dernière mise à jour le : 05-12-07