J'avais 13 ans au matin du 6 juin 1944 et j'ai photographié à jamais le lieu (la cuisine d'une maison lorraine) et le moment où ma mère m'a annoncé le débarquement allié et comment je fus alors saisie à la fois d'effroi et de joie. Nous n'avons été "libérés" qu'à Noël 1944. Les soldats américains m'ont paru si beaux ! Leur uniforme était élégant, comparé aux longues capotes grises des soldats allemands. Ils étaient souriants, bien portants, nous fournissaient du délicieux café et du chewing-gum ! Chaque jour, je voyais sur la Place principale de Lunéville, des "prises d'armes", musiciens et uniformes impeccables, je n'imaginais pas alors qu'il s'agissait d'honneurs dûs à des soldats tombés. Les mots sur les camions-citernes "No smoking" signifiaient pour moi "pas très propre, pas très chic, pas en smoking, donc!!!!" Reconnaissance à tous ces soldats...
Même incompréhension pour Mio et Marie-May Nielsen :
Paris 1943. Je suis toute petite. Les Alliés essaient de bombarder des points stratégiques nécessaires aux Allemands. Sur le buffet, la radio dit que Nantes a subi de lourds dommages. Maman s’inquiète pour sa famille bretonne. Elle gronde sur ces avions qui font tant de dégâts parmi la population.
Saint-Nazaire, où habitait ma grand-mère, a été totalement rasé à cause d’un immense abri de béton qui cachait des sous-marins allemands. Il ne reste rien de la ville … que l’abri pour sous-marins ! Et un puits qui a permis à ma mère de retrouver l’emplacement de la maison. Mais on n’a presque rien sauvé : trois assiettes à dessert, avec au centre la jolie Pompadour, la Montespan qui a un double menton… Mon frère et moi nous disputons « la Pompadour » quand nous mangeons des crêpes dont maman n’est jamais contente. Maintenant, ma grand-mère est réfugiée chez nous, elle ne fait plus qu’un avec le fauteuil d’osier, entre la fenêtre et le poêle à charbon de notre HBM. Immobile, elle tricote des sous-vêtements en laine-qui-gratte.
Un soir, je suis sur le balcon de notre appartement. Au loin, les moulins de Pantin sont bombardés. Je trouve ça aussi beau qu’un feu d’artifice. Mais les sirènes hurlent, maman se dépêche de me rouler dans une couverture et nous descendons à la cave. Elle me tient dans ses bras. Tout près, la voisine porte sa propre fille, qui a le même âge que moi. Nous nous tenons la main. Elle a peur, pas moi. A côté de nous, il y a un petit garçon tout seul, qui était dans la rue au moment de l’alerte. Il dit « Heureusement que vous êtes là, madame, sinon, j'en mourrirais… » Je me sens très courageuse. Maman parle d’une petite valise qu’elle a oubliée en quittant l’appartement. Et voilà qu’elle me pose par terre et remonte chercher la petite valise. Alors j’oublie que je suis courageuse, je crie si fort qu’elle finit par redescendre avec sa valise. Elle me reprend contre elle ; mais je lui en veux encore longtemps.
Août 1944. Je viens d’avoir trois ans.
PARISESTLIBÉRÉ, ils le répètent et ont l’air de trouver ça très bien. Maman dit que Papa va pouvoir s’en aller. Il est juif. Il a vécu caché avec de faux papiers. Mais ils se disputent souvent. Elle veut qu’il s’en aille. Moi je ne vois rien de bien à ce que Paris soit libéré et que papa s’en aille. Papa a reçu une lettre : un cousin d’Amérique est à Paris avec l’armée américaine. Il vient nous voir, il apporte du chocolat et la pièce se remplit de fumée de cigarettes. Il s’appelle Danish. Mais pour moi, c’est L’AMÉRICAIN. Il porte une casquette et une veste avec des boutons en métal et il a un « stylo gras » qui écrit sans qu’on le trempe dans l’encre. Maman a accroché une cocarde tricolore sur mon gilet. Elle dit : « Il paraît qu’ils ont fusillé les otages ». Ma grande sœur qui a 21 ans ne veut pas entendre parler des « zotages ». Elle a mis une robe claire, elle sourit. Elle emmène L’AMERICAIN voir la ville et se distraire.
Nous allons sur les fortifications de Romainville. Il y a un grand bâtiment, avec des terrains vagues fermés par des barbelés. Maman me dit de rester là, à cueillir des fleurs. Mais soudain, je trouve qu’ils se sont trop éloignés. Je cours pour les rejoindre. Là, par terre, contre les barbelés, il y a des gens couchés les uns contre les autres et qui ne bougent pas. L’un d’eux a une main accrochée aux barbelés. Ils sont tout couverts de mouches…
Plus tard, ma sœur rentre, elle sourit moins, elle dit à ma mère que L’AMÉRICAIN n’était pas très intéressé. « Il doit être pédéraste… » ! On ne veut pas m’expliquer ce que ça veut dire, « P de race ». Est-ce parce que L’AMÉRICAIN est juif comme papa qu’elle parle de sa « race » ? Moi, je l’aime bien L’AMÉRICAIN, il m’a assise sur ses genoux et permis de jouer avec son « stylo gras ». Avant de partir, Danish donne son stylographe à mon frère.
Plus tard, cet été-là, Papa est « parti » habiter à l’hôtel. Un jour, grand-mère me gronde. Elle ne m’aime pas beaucoup, mémère, elle me trouve trop bruyante. J'en parle à L’AMÉRICAIN. Pendant longtemps, je lui raconterai mes misères à L’AMÉRICAIN, mon compagnon de jeu invisible, le libérateur « P de race »…
Bien des années plus tard, j’ai appris que ce cousin de mon père s’appelait en réalité Danishevsky. Qu’il n’était pas du tout homosexuel. Il s’était montré réservé avec ma sœur parce qu’il avait une femme et un fils. Il est mort dans les années 50, je ne l’ai jamais revu. Les otages du fort de Romainville ont été exécutés par les Allemands au moment où ils quittaient Paris.
La libération a donc été vécue, si l’on en croit ces témoignages toujours intéressants et parfois émouvants, sur un mode festif et amical. Certaines réalités, pourtant, se révèlent plus troublantes.
Acte deux : la seconde campagne de France (juin 1944-1945)- Les ombres du tableau







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