Ici, tout est démesuré : la capacité du haut fourneau une fois reconstruit (production de 10 000 tonnes d’acier par jour), la taille des grues de chantier (les plus grandes au monde, dotées d’une capacité de levage maximale de 1200 tonnes), le nombre des ouvriers, mais aussi le temps nécessaire à la construction du haut fourneau (quatre fois plus court qu’il y a trente ans).
Pour pouvoir filmer la vie de l’ingénieur en chef et des ouvriers américains, et pour rendre intéressant le déroulement complexe des travaux, j’ai dû suivre tout cela de près durant près de cinq mois, de cinq heures du matin jusqu’à huit heures du soir, jour après jour, les samedis comme les dimanches. En été, les températures pouvaient grimper à 37 degrés, et en hiver, chuter à -20.Les caméras souffraient aussi et avalaient autant de poussière que nous. Elles avaient une double protection plastique et il fallait pourtant les nettoyer plusieurs fois par jour à l’air comprimé.
Imaginez ma surprise en voyant la jeune Heather au milieu de ces durs à cuire. Que faisait une jolie femme de 26 ans sur ce chantier infernal ? « Make money », telle fut sa réponse. Elle m’a raconté avec fierté comment elle s’était présentée au syndicat des métallurgistes (Ironworkers Union) pour obtenir un poste d’apprenti : « Lors de l’entretien, le responsable syndical m’a demandé quel type de travail j’aimerais faire. Je lui ai répondu : ‘soudeuse’ ». Et lui de s’exclamer : « Mais vous êtes une femme ? » « Vous n’avez donc pas vu le film Flashdance », lui ai-je répondu …et j’avais déjà ma place d’apprenti.
L’histoire d’Heather valait la peine d’être filmée pour témoigner aux yeux de tous de cette belle ardeur au travail.
Le tournage de ce film nous a obligés à relever de vrais défis techniques. Nous avons simulé la construction du haut fourneau en utilisant une animation tridimensionnelle où étaient saisis 6000 dessins d’ingénieur.
Pourtant, filmer la réalité technique a dépassé tout ce que nous avions imaginé. Ce n’est qu’à l’aide d’une technique numérique accélérée qu’il a été possible de capter les mouvements très lents de levage des lourdes pièces, lors du démontage et de la reconstruction du haut fourneau.Un appareil numérique était programmé pour prendre des photos toutes les deux secondes durant le levage des pièces qui pouvait durer sept heures ; comme ces mouvements sont imperceptibles pour l’œil humain, toutes les photos prises de la sorte ont été retravaillées pour obtenir un film accéléré en format haute définition.
Je n’aurais jamais cru que les hauts fourneaux aux alentours de Chicago étaient aussi vétustes, ni les structures des syndicats américains de métallos aussi sclérosées.
Ici, les syndicats des ouvriers du bâtiment dictent les lois mais aussi les salaires les plus élevés d’Amérique. Ce n’est pas donc facile pour une entreprise européenne d’analyser et de maîtriser la situation financière.
Il faut savoir que dans la région de Chicago, plus de 80 000 emplois syndiqués ont disparu depuis la première crise énergétique en 1970.Lors du tournage, j’ai ressenti ce combat désespéré des responsables syndicaux… ils craignent certainement qu’une entreprise européenne ne prenne leurs emplois.
Pour les ouvriers américains, être syndiqué est synonyme de sécurité de l’emploi, de bons salaires (jusqu’à 12 000 dollars par mois et par ouvrier), d’une retraite garantie, et d’obtention d’un statut si important en Amérique.
Est-ce un anachronisme, vu la réalité du marché mondial ? D’un autre côté, il s’agit bien d’une création locale d’emplois… pourquoi devrait-on toujours délocaliser les emplois dans des pays aussi lointains ?
La première réunion de coordination des ingénieurs belges et des techniciens américains a lieu tous les jours à 6 heures du matin. Je participe souvent à ces réunions pour apprendre où vont avoir lieu les gros travaux que j’aimerais filmer sur le chantier.
Ensuite, je hisse l’équipement de ma caméra qui pèse 35 kg jusqu’au sommet du haut fourneau. Arrivé en haut, je constate que le détecteur de monoxyde de carbone indique 250 mg. Je ne peux donc pas rester là. Ces valeurs critiques sont atteintes plusieurs fois par jour, puisqu’à proximité immédiate se trouvent sept ou huit autres hauts fourneaux encore en activité et aussi vétustes que celui que nous reconstruisons. Mais le vent emporte rapidement les gaz toxiques en direction du lac Michigan.Il me faut une nouvelle fois repousser une interview de Jacques Bernier qui est confronté à une foule de problèmes techniques et n’a donc pas une minute à me consacrer.
Aujourd’hui, je n’ai pas pu non plus interviewer Heather car le bruit sur le chantier est insupportable (sûrement 140 décibels), la centrale thermique qui est proche d’ici laissant s’échapper de la vapeur d’eau toute la journée. Ce vacarme s’ajoute aux travaux de chantier : à 30 mètres de distance, on n’entend déjà plus une scie à moteur qui tourne à plein régime.
Durant le projet, les Belges et les Américains n’ont pratiquement aucune vie privée. Tout se limite au cycle « chantier – repas – repos – chantier ». Leur seule distraction, c’est d’aller dans un petit restaurant ou d’aller faire leurs courses au Walmart, le supermarché du coin … à 21 heures, ils ont de toute façon du mal à garder les yeux encore ouverts.
Gerd Herren, à Spa (Belgique) en juin 2006









Envoyer à un ami
RSS
Facebook
Twitter