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Françoise Dolto

En affirmant que le bébé est un être humain à part entière, Françoise Dolto a profondément changé le regard de notre société sur les enfants. ARTE rend hommage à la célèbre psychanalyste à l'occasion du centenaire de sa naissance, avec Richard Berry dans le rôle du passeur.

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Françoise Dolto

En affirmant que le bébé est un être humain à part entière, Françoise Dolto a profondément changé le regard de notre société sur les enfants. ARTE rend hommage (...)

Françoise Dolto

21/11/08

Actualité de Dolto

Entretien avec Claude Schauder


Filiation, transmission, fortune critique, intuition clinique, démédicalisation: quelques questions sur l'actualité de Françoise Dolto.


Psychologue et psychanalyste, Professeur associé de psychopathologie clinique à la faculté de psychologie de l’Université Louis Pasteur de Strasbourg, Membre des Archives Françoise Dolto, Président de l’Association « Lire Dolto aujourd’hui » (ALDA), CLAUDE SCHAUDER est l’auteur de nombreux ouvrages et cofondateur de la «Maisonnée » à Strasbourg.

FILIATION
Les commémorations de son 100e anniversaire nous font revivre toute l’énergie, l’intelligence, l’indépendance d’esprit, la liberté de pensée de Françoise Dolto.
Cet état d’esprit a-t-il imprégné durablement les milieux dans lesquels son enseignement est transmis ?
Comment y cultive-t-on le « jardin oedipien » (la filiation de chacun à Dolto) ?

Au niveau de ce que vous appelez le jardin œdipien, (je vous laisse la responsabilité de cette interprétation, qui, comme vous le savez, n’engage que celui qui la fait et n’est que rarement exacte pour un groupe de personnes), donc pour répondre à votre question, je dirais que chaque psychanalyste se débrouille comme il peut avec les transferts qui ont jalonné sa formation. De manière assez générale j’ai l’impression que les proches élèves de Dolto ont en commun une indépendance d’esprit et de pratique qu’elle leur a transmise, autant à l’égard de sa personne que de sa théorie ou de sa pratique.
Si Dolto était une excellente enseignante elle n’a fondé aucune école et n’a jamais voulu en diriger aucune. La dissolution de l’Ecole Freudienne de Paris de Lacan, dissolution à laquelle elle s’était du reste opposée, avait d’ailleurs renforcé sa méfiance à l’égard des institutions (en général), des institutions psychanalytiques en particulier
Pour en revenir à ses élèves, je dirai qu’ils se situent assez volontiers dans une référence constante à son enseignement parce que celui-ci les a profondément marqués mais que ceci ne leur interdit ni la remise en question, ni la critique. Comme d’autres psychanalystes, les membres de l’association que j’ai le privilège de présider, honorent leurs dettes envers la psychanalyse, et Dolto, en particulier en transmettant à d’autres ce qu’ils en ont appris. Pour autant ils n’oublient pas le caractère profondément humain de Dolto et ce qui la faisait parfois se contredire, contester avec la plus grande véhémence ce qu’elle avait pu avancer avec autant d’assurance un peu plus tôt, son côté antidogmatique absolu dicté par un esprit de chercheur en permanence en éveil et une créativité exceptionnelle..
Tout cela les empêche de devenir des « apparatchiks » ou des perroquets comme d’autres en sont devenus parfois.

La clinique était son maître absolu. Si la théorie ne parvenait pas à en rendre compte, c’est qu’il fallait la changer ou tout du moins la modifier. Son magistral travail sur l’image inconsciente du corps (Seuil, 1984) en est la meilleure preuve. Et encore davantage son invitation à poursuivre le travail commencé par elle, à l’amender en cas de besoin, à continuer à écouter les enfants et à réfléchir à ce qu’ils nous enseignent…

TRANSMISSION
Et le « jardin public », l’épreuve d’une transmission de sa pensée dans un monde où se brassent de nombreuses autres idées ?

La transmission de sa pensée, ou plutôt de ses pensées, dans le « jardin public » d’un monde où se brassent de nombreuses autres idées, porte sur le fait que l’enfant est dès sa naissance une personne à part entière, qu’il nécessite parce qu’il est encore en construction et qu’il est à ce titre plus fragile qu’un adulte, d’autant plus de respect et d’attention ; que ce respect et cette attention consistent à l’écouter et à l’aider à dire ses besoins et ses désirs, que rien ne justifie de le laisser grandir sans l’étayage éducatif dont il a besoin pour dépasser les épreuves qui l’attendent.
A partir de ces quelques idées qui constituent en quelque sorte la base éthique à laquelle il est possible de se référer, chacun d’entre nous peut réfléchir à la pertinence des nouvelles idées qui nous arrivent aujourd’hui, voir en quoi elles sont respectueuses du sujet, ce qu’elle lui amènent ou au contraire ce dont elles risquent de le priver.

FORTUNE CRITIQUE
Les médias, particulièrement l’émission de radio « Lorsque l’enfant paraît », ont popularisé les idées de Françoise Dolto. Ils ont aussi tendu un miroir aux gens en leur montrant quelles étaient leurs pratiques intimes et familiales.
A votre avis, quelles sont les idées de Françoise Dolto qui ont le mieux passé le siècle ?

Comme dit plus haut, pour Françoise Dolto les enfants étaient, au même titre que les adultes, des sujets à part entière, c’est à dire des êtres de parole qui méritent le respect et l’attention. Elle les reconnaissait comme tel en leur parlant et en les écoutant, et réclamait pour eux des droits, à commencer par le plus fondamental d’entre eux : celui d’exprimer leurs désirs!
Elle savait tout ce qu’on peut espérer d’une éducation qui tient compte de cette réalité et également les conséquences, parfois dramatiques, de celle qui étaient jusqu’alors prônée, voire imposée, par les tenants d’un moralisme étriqué et d’un conformisme stérile.
Pour les jeunes parents qui l’entendirent dans les années 70-80, mais souvent aussi certains de la génération précédente, ce qu’elle disait sonnait juste. Terriblement juste. Certains avaient payé dans leur âme et souvent aussi dans leur chair pour le savoir.
Elle disait à voix haute ce que nombre d’entre eux n’osaient pas penser mais ressentaient au fond d’eux mêmes. La joie de vivre et l’intelligence des enfants élevés dans le respect de leur personne qu’elle préconisait fit, et je dois ajouter, fait encore aujourd’hui, le reste.
Là où Dolto a bien été comprise et où son message a été reçu correctement, les enfants et les adolescents vont bien !
En tous cas infiniment mieux qu’autrefois : leur intelligence libérée, ils sont très tôt des interlocuteurs vifs, intéressants, créatifs et souvent pleins d’humour !,

Quelles sont celles qui n’ont pas du tout été comprises ?
Dans cet enseignement, beaucoup de gens n’ont pas compris que considérer un enfant comme un sujet à part entière et lui reconnaître des droits, ne veut pas dire lui donner tous les droits ! Mais seulement ceux qu’il est en mesure d’assumer, selon son âge et son évolution. Dolto s’explique très souvent et très largement à ce propos…
Parmi ces droits, il a celui d’être éduqué! Pour toutes sortes de raisons liées à l’évolution de nos sociétés post-libérales, beaucoup de parents mais aussi d’adultes qui entourent les enfants n’y parviennent pas ou plus. Ou seulement très partiellement et de façon incohérente.
Ces difficultés n’existent bien évidemment pas qu’en France, et on les retrouve dans la plupart des pays occidentaux où l’on ne s’autorise plus à exercer la moindre autorité sur l’enfant et où on confond, comme si souvent chez nous, le droit qu’a un enfant d’exprimer un désir et le devoir qu’a le parent de dire non, s’il considère que ce n’est pas opportun.
Certains s’escriment à faire porter le chapeau de ce phénomène international à Dolto. Quand on sait le travail qu’elle a fait pour faire comprendre le rôle fondamental des interdits et la fonction structurante de ce qu’elle nommait les « castrations symboligènes » !

INTUITION CLINIQUE
Dolto était admirée pour son excellente approche clinique, ses intuitions fabuleuses.
Mais un tel niveau est difficilement atteint par l’ensemble des professionnels.
Alors que le symptôme et la souffrance sont un point d’appui important dans les démarches analytiques, n’y a-t-il pas un risque lorsque le praticien manque d’intuition et que sa clinique n’est pas assez puissante pour en dégager le sens ?

Vous évoquez l’extraordinaire intuition clinique de Dolto. Je voudrais préciser qu’il n’y avait pas que ça. Et loin s’en faut. De l’avoir lue, écoutée mais aussi vue rue Cujas travailler avec les enfants, hésiter, se taire, écouter encore, puis après les séances se tourner vers ses assistants, leur demander ce qu’ils en pensaient, en discuter avec eux, revenir en arrière, reprendre et reprendre encore les dessins des enfants, relire ses notes et le dossier, d’avoir également pu participer à ses groupes de supervision et d’avoir pu aller en contrôle chez elle, tout cela m’a clairement montré que l’image de « magicienne » dont la géniale intuition permettait de deviner les secrets les mieux enfouis dans le cœur de ses petits ou grands patients, était avant tout le symptôme de ceux qui voulaient qu’il en soit ainsi.
La clinique montre qu’il s’agit d’une forme de résistance à la psychanalyse comme il en est de nombreuses. Dolto quant à elle, travaillait. Elle travaillait en psychanalyste, écoutait, (sans doute d’une façon singulière), faisait des hypothèses (souvent à partir de son immense expérience), puis interprétait. Mais aussi brillantes et pertinentes qu’elles aient été, ses hypothèses et ses interprétations n’avaient d’effet que si elles trouvaient preneur.

Dolto disait toujours que le psychanalyste est le patient et que le praticien qui le reçoit n’est qu’un outil, plus ou moins résistant, dont le patient a à se servir, s’il le désire et s’il consent à y perdre quelque chose. C’est du reste pourquoi c’est bien souvent l’analysant qui fournit les interprétations. Mais ceci ne lui est possible qu’à partir du moment où il a renoncé à mettre en demeure l’analyste de le faire et de lui prouver ce faisant « la puissance de sa clinique »…

DEMEDICALISATION
Une des caractéristiques du travail de Françoise Dolto était de s’inscrire dans un courant de démédicalisation de la psychiatrie amorcé dans les années 60 par des praticiens qui étaient eux-mêmes médecins.
Parallèlement, le domaine médical a considérablement évolué dans les décennies suivantes.
Les neurosciences, la génétique et les psychotropes se sont massivement développés et ont pénétré l’environnement familial.
Comment se situe aujourd’hui l’approche analytique par rapport à un champ médical qu’elle avait volontairement déserté ?

La psychanalyse n’est pas une discipline médicale. Son champ d’action comme son éthique diffère radicalement de ceux de la médecine. A-t-elle pour autant « volontairement déserté ce champ » ? Disons plutôt que le retour à Freud que Lacan comme Dolto ont voulu, a conduit les psychanalystes français, puis nombre de ceux qui leur emboitèrent le pas, à refuser d’adopter les idéaux de la médecine et de s’y laisser piéger. Ils poursuivent désormais leur tâche à côté des médecins. Il est intéressant de relever que ceux-ci font, aujourd’hui bien plus souvent que jamais et contrairement à ce que les détracteurs de la psychanalyse avancent, appel à elle… C’est vrai en privé, ça l’est aussi à l’Hôpital dans la plupart des services.
Seule la psychiatrie semble s’être véritablement éloignée d’elle. Un peu partout dans le monde, ceux qui ne parvinrent pas à accepter le scandale de la sexualité infantile et l’obscénité de l’existence de la pulsion de mort ont bataillé sans relâche pour que la psychiatrie réintègre le giron d’une médecine aux prétentions exclusivement scientifiques. Ce mouvement s’est considérablement intensifié depuis une vingtaine d’années et plus particulièrement depuis l’apparition du DSM 3 et sa domination absolue sur l’ensemble de la littérature internationale et toutes les évaluations qui s’y réfèrent.

Comme l’ont montré M. J. Del Volgo et, R. Gori (La santé totalitaire. Paris, Denoël, 2005), on assiste en effet depuis à une véritable mutation anthropologique avec l’affirmation du postulat idéologique qu’il n’y a pas de distinction fondamentale entre les troubles mentaux et les affections médicales somatiques !
Nous sommes à présent entrés dans une psychiatrie post-moderne qui au nom du positivisme et pour des raisons essentiellement économiques permet son instrumentalisation idéologique et politique, tout en favorisant les industries de la santé mentale. Cette remédicalisation de la psychiatrie, où celle-ci perd toute autonomie conceptuelle et toute possibilité de reconnaître aux symptômes leur dimension discursive, est tout particulièrement soutenue et encouragée par l’industrie pharmaceutique qui sait faire valoir les progrès et l’efficacité de ses traitements symptomatologiques.

En attendant des résultats probants relatifs à la démonstration de l’étiologie biologique ou génétique des pathologies mentales, les tenants de cette psychiatrie aux aspirations scientifiques (mais de fait surtout scientiste), mettent en œuvre dès le plus jeune âge, et même durant la période prénatale, des programmes de dépistage pour le moins inquiétants.
Alors, pour en revenir à votre question, sur la situation actuelle de l’approche analytique par rapport au champ médical, je dirai que plus que jamais, la psychanalyse doit proposer aux adultes comme aux enfants, qu’ils se considèrent ou non comme des malades, l’aide que constitue le travail analytique par l’accompagnement dans la parole de sujets reconnus et respectés en tant que tels.

Claude SCHAUDER
Novembre 2008


AUDIO
RFI : Débat entre Claude Schauder et Guy Baret, journaliste, auteur de "Comment rater l'éducation de vos enfants" avec Françoise Dolto et de la pièce de théâtre "Allô maman Dolto", Ramsay 2003.
http://www.rfimusique.com/radiofr/editions/083/edition_121_20081106.asp


Quelques publications de Claude SCHAUDER :

LIVRES
Lire Dolto aujourd’hui, éd. ERES, 2004
Françoise Dolto et le transfert dans le travail avec les enfants, éd. ERES, 2005

ARTICLES

  • Un enfant reconnu comme sujet, in Maison Verte. Dix ans après, quel avenir ? Paris, Fondation de France, 1991.
  • La socialisation précoce au risque de la psychanalyse, in Françoise Dolto aujourd’hui présente, Paris, Gallimard, 2000.
  • Mordeurs par amour, mordeurs de combats : une histoire de castrations ratées
    PRISME, Psychiatrie, Recherche et Intervention en Santé Mentale de l'Enfant, printemps 2002, no 37, p. 118-128.
  • Travail psychanalytique avec les adolescents : premiers contacts, Filigrane 2002, vol. 11, no1, pp. 121-134
    http://cat.inist.fr/?aModele=afficheN&cpsidt=13838552
  • Enjeux cliniques de la filiation dans l’œuvre de Françoise Dolto, in Le féminin. Filiations, etc. Paris, Gallimard, 2005.
  • Transgression précoce et mémoire du corps Champ psychosomatique, n° 38 2005/2, L’Esprit du temps
    http://www.cairn.info/revue-champ-psychosomatique-2005-2-p-123.htm
  • La question de la prévention chez Françoise Dolto, in Neyrand , G., Dugnat, M. et coll.(eds), Familles et petite enfance. Ramonville St Agne, ERES, 2006.
  • Le devenir de l’enfant est-il soluble dans la CIDE (Convention intern. des droits des enfants) ?
    Revue d’action juridique et sociale 2006, n° 251, pp. 25-28.  
  • Prévention précoce et dépistages en psychiatrie infantile: la psychanalyse a-t-elle quelque chose a apporter au débat actuel ? Epistemo-somática( Brésil), 2007, 4,1 ; pp.15-31 (PDF)
    http://pepsic.bvs-psi.org.br/pdf/epistemo/v4n1/fr_v4n1a02.pdf
  • L'entretien systématique du 4e mois de grossesse : vers une nouvelle police des familles
    Naître en France n.61-62 décembre-mars 2008
  • Pourquoi est-il si difficile de restaurer l’autorité des parents dans les familles ?
    Etats généraux du Droit de la famille, Faculté de Droit de Strasbourg, 28.04.2008

Edité le : 12-11-08
Dernière mise à jour le : 21-11-08