L'ordinaire, c'est l'évidence calme du quotidien, ce qui n'accroche pas le regard, ce qui ne demande rien de nous. C'est cette partie de notre vie qui ne nous interpelle pas. C'est précisément pour cela que nous n'y pensons pas. Mais parce qu'il est évident, toujours là, l'ordinaire est-il pour autant transparent et acquis ? Et si le simple fait de prendre la peine de s'y arrêter, de le penser, faisait prendre conscience de son inquiétante étrangeté ? Alors l'ordinaire ne serait pas un donné, mais un but ; non pas une évidence, mais un souhait, plus irréel qu'on ne le pense.

13 juin 2010 à 13H30

Invitée : Adèle Van Reeth
Adèle Van Reeth est ancienne élève de l'Ecole normale supérieure, ses travaux universitaires portent sur les relations entre la philosophie et le cinéma. Adèle Van Reeth est collaboratrice spécialisée pour l'émission Les nouveaux chemins de la connaissance sur France Culture depuis Août 2008. Elle a en charge une chronique, « le Journal des Nouveaux chemins », dont le but est d'ancrer l'émission dans l'actualité philosophique. Tous les jours depuis septembre 2009, elle interviewe l'auteur d'un essai de sciences humaines.
Citations :
Blaise Pascal dit Pensées qui s'appelle « Divertissement »:« Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère et l'ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser. Nonobstant ces misères, il veut être heureux, et ne veut être qu'heureux, et ne peut ne vouloir pas l'être. Mais comment s'y prendra-t-il ? Il faudrait pour bien faire qu'il se rendît immortel. Mais ne le pouvant, il s'est avisé de s'empêcher d'y penser. »
Martin Heidegger dans Chemins qui ne mènent nulle part
"D'après la toile de Van Gogh, nous ne pouvons même pas établir où se trouvent ces souliers. Autour de cette paire de souliers de paysan, il n'y a rigoureusement rien où ils puissent prendre place. Rien qu'un espace vague. Même pas une motte de terre provenant du champ ou du sentier, ce qui pourrait au moins indiquer leur usage. Une paire de souliers de paysan, rien de plus. Et pourtant… […] À travers ces chaussures passe l'appel silencieux de la terre, son don tacite du grain mûrissant, son secret refus d'elle-même, dans l'aride jachère du champ hivernal" etc. etc. etc. "[…] ce produit appartient à la terre et il est à l'abri dans le monde de la paysanne."
Ralph Waldo Emerson écrit : « Je ne demande pas le grand, le lointain, le romantique, ce qu'on fait en Italie ou dans le monde arabe, ce qu'est l'art grec ou le ménestrel provençal, mais j'embrasse le commun, j'explore et je m'assois au pied du familier, du bas. »
Alain Robbe-Grillet décrit la tomate dans « Les gommes », est-ce qu'il fait ce travail ? Il dit ceci, hein : « La chair périphérique, compacte et homogène, d'un beau rouge de chimie, est régulièrement épaisse, entre une bande de peau luisante, et la loge où sont rangés les pépins, jaune, bien calibrée, maintenue en place par une mince couche de gelée verdâtre le long d'un renflement du cœur. Celui-ci, d'un rose atténué, légèrement granuleux, débute du côté de la dépression inférieure par un faisceau de veines blanches, dont l'une se prolonge jusque vers les pépins d'une façon peut-être un peu incertaine.
Tout en haut, un accident à peine visible s'est produit, un coin de pelure décollé de la chair sur un millimètre ou deux, se soulève imperceptiblement. »
« La nausée » de Jean-Paul Sartre, qui dit ceci : « Voilà une demi-heure que j'évite de regarder ce verre de bière. Je regarde au-dessus, au-dessous, à droite, à gauche, mais lui, je ne veux pas le boir... heu, le voir ! » (Bon lapsus…) « Et je sais très bien que tous les célibataires qui m'entourent ne peuvent m'être d'aucun secours. […] Qu'est-ce qu'il a, ce verre de bière ? Il est comme les autres, il est biseauté, avec une anse… » etc. « Je sais tout cela, mais je sais qu'il y a autre chose. Presque rien. […] Je ne peux plus expliquer ce que je vois, je glisse tout doucement au fond de l'eau, vers la peur. »
Ouvrages cités :
Blaise Pascal, Pensées, FolioMartin Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part, Trad. Wolfgang Brokmeier, TEL Gallimard
Ralpf Waldo Emerson, The american Scholar, Trad.Adèle van Reeth, © DR
Alain Robbe-Grillet, Les Gommes, éd. de Minuit
Jean-Paul Sartre, La nausée, Folio








Envoyer à un ami
RSS
Facebook
Twitter
vos commentaires
18 commentaire(s)
Un doux | Michel Mx
11.11.2010 - 16h57
Est-ce que tout cela ne nous rapproche pas du Tantrisme ? Présence et prise de conscience ?
titre | Cabanes
20.06.2010 - 10h42
On devraient avoir une politique ordinaire et arrêtaient de copier les modelés américains pour se sortir de la crise -)
titre | Steffen
20.06.2010 - 10h38
Absolument passionnant. J'adore cette façon de rendre la pensée (profonde et ludique à la fois) accessible à (presque) tous.
Réagir voir tous les commentaires