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18/01/05

Contes en Europe

Barbara Gobrecht est chercheuse en littérature orale et contes populaires. Elle s'intéresse aux contes de différentes cultures et enseigne notamment à l'Université Saint-Gall en Suisse.

Madame Gobrecht, « Ils vécurent heureux, et s'ils ne sont pas morts, ils sont encore de ce monde ». Est-ce que tous les contes européens se terminent ainsi ?
Non. Il y a un petit pourcentage de contes qui ne s'achèvent pas par un happy-end. C'est le cas par exemple pour la version du « Petit Chaperon Rouge » de Perrault, où le loup finit par dévorer la fillette, et dont la moralité est que les loups sont dangereux pour les jeunes filles. Mais en principe, vous avez raison, bien sûr. Il y a très souvent à la fin une formule optimiste de ce type, notamment quand l'histoire se termine par un mariage royal ou une fête. Très souvent, le narrateur choisit une formule finale qui nous ramène à la réalité. En Grèce par exemple, les contes se terminent souvent par « Ils vécurent heureux, et nous plus heureux encore » ou « Ni vous ni nous n'y étions, vous n'êtes donc pas obligés d'y croire ». La meilleure formule finale est peut-être celle, en vers, qui nous vient de Russie : « J'y étais. J'ai bu l'hydromel et le vin, dans la bouche rien, dans la barbe plein ». Le lecteur est ainsi replongé dans le présent, et souvent, le narrateur suggère en même temps qu'il boirait bien un petit verre de vodka.

Quels sont les autres grands motifs des contes européens?
Tout commence régulièrement par une situation de manque. Souvent, dans les contes pour enfants, « Hansel et Gretel » par exemple, il n'y a rien à manger. Dans les contes pour adultes, les situations-types sont les suivantes : la chère maman est morte et le père s'est remarié. Ou bien un couple ne parvient pas à avoir d'enfants, ou au contraire un père ignore que son épouse est enceinte. De telles situations appellent bien sûr une réaction : les enfants sont abandonnés dans la forêt, la marâtre tourmente la pauvre Cendrillon... Souvent, des parents jettent une malédiction sur l'enfant à naître. Ou un père promet l'enfant au diable. Bref, les choses prennent une bien mauvaise tournure pour le personnage principal.

Puis, dans la séquence suivante, l'aide arrive : le personnage central se sort d'affaire tout seul ou bénéficie d'une aide magique. Hansel et Gretel se débrouillent très bien tous seuls. La Cendrillon des frères Grimm est aidée par les beaux habits qui tombent de l'arbre planté sur la tombe de sa mère, mais elle prend aussi des initiatives. La Cendrillon française, elle, est sans défense et sa marraine la bonne fée doit s'occuper de tout.

Et puis, enfin, c'est l'issue heureuse. L'ordre idéal est rétabli. On voit cela surtout dans les contes pour enfants, comme « Les sept corbeaux » des frères Grimm par exemple. L'histoire se termine simplement par ces mots : « et rentrèrent joyeusement chez eux ».

Comment se fait-il qu'il y ait tant de points communs ?
Les désirs et aspirations sont les mêmes pour toute l'humanité. Tout enfant veut être en bons termes avec ses parents, se sentir aimé et protégé. Tout adolescent a envie d'être reconnu et rêve d'être heureux en amour. Les contes sont en principe des récits sur la quête du bonheur, des parcours de vie. Voilà pourquoi certains schémas narratifs des contes sont les mêmes partout dans le monde.

Cela est-il lié aussi à l'évolution du mode de transmission des traditions orales, au fait que ces contes ont été mis par écrit à peu près à la même période dans toute l'Europe ?
Avant les frères Grimm, les contes étaient considérés comme des histoires de bonnes femmes qui ne valaient pas la peine d'être consignées par écrit. Les frères Grimm se tournent vers la « vraie » littérature populaire allemande, et si possible hessoise. Plus tard seulement, ils remarquent à quel point ces contes sont universels, et français en particulier. Vers 1825, leurs « Contes pour les enfants et les parents » commencent à faire un tabac en Allemagne et à l'étranger, et deviennent ainsi l'œuvre pionnière et la référence pour bon nombre de grands recueils de contes populaires nationaux au 19e siècle. Les titres décernés à leurs imitateurs en témoignent : Alexandre Afanasiev par exemple était appelé « le Grimm russe », Suda Meister « le Grimm suisse », Verhilten Cavallos« le Grimm suédois », etc. Et même encore au 20e siècle, quand Italo Calvino transcrit 200 contes exactement sur le modèle des frères Grimm, on lui donne le titre de « Grimm italien ». Les frères Grimm ont été beaucoup copiés, si bien qu'on trouve un peu partout des structures similaires. Mais ce n'est vrai qu'en partie, car la plupart des contes sont beaucoup plus anciens. C'est le travail du chercheur d'essayer de faire la lumière sur leurs origines en fonction du type de contes.

Vous vous êtes surtout intéressée aux contes français, italiens et russes. Et bien sûr aussi aux contes de Suisse, où vous vivez. Qu'est-ce qui fait la spécificité de la tradition des contes populaires dans ces différents pays ?
En fait, on trouve partout les mêmes schémas narratifs universels, mais avec des particularités régionales très intéressantes. Et puisque vous parliez à l'instant de la Suisse : là aussi, nous retrouvons « Blanche-Neige ». Sauf que les nains votent pour savoir s'ils doivent la laisser vivre ou la passer à la poêle. Ainsi, l'idée même à la base de la démocratie suisse trouve place dans le conte. Dans un conte russe, quand un enfant est abandonné, ce n'est pas parce qu'on a faim, mais parce qu'on a froid.

Y a-t-il aussi des différences dans la nature des personnages ?
Prenons la Russie : on y trouve Baba-Yaga, une sorcière qui vit dans une isba juchée sur des pattes de poulet, le dragon multicéphale Zmeï Gorynytch ou encore l'homme-squelette immortel Kosch qui enlève des jeunes filles.

En France, les fées sont très capricieuses. Ce qui explique d'ailleurs que les fées soient quasi absentes des contes allemands, car les frères Grimm les trouvaient trop latines. Ils les ont donc pratiquement supprimées. En Allemagne, elles sont remplacées par des femmes pleines de sagesse comme par exemple dans « Dornröschen » (La Belle au Bois Dormant). Chez les frères Grimm, les fées, plutôt méchantes, étaient sorcières ou magiciennes.

Pour vous, de quel pays viennent les plus beaux contes ?
De Russie, je crois, car les contes y sont pleins de fantaisie et de héros intéressants. J'aime surtout les personnages féminins. Souvent, ce sont des femmes aux pouvoirs magiques, à la fois belles et puissantes. Ce sont aussi des battantes qui ne mâchent pas leurs mots. J'aime lire des contes d'Afanasiev, mais en version originale, car les traductions sont souvent assez fades. J'ai aussi dans ma bibliothèque beaucoup de recueils de contes russes qui n'ont jamais été traduits. Il y a encore beaucoup à faire!

Propos recueillis par Tina von Löhneysen le 3 décembre 2004





Image 1 : Un reste de fresque de Bruno Schulz en Ukraine, 1941. Pour obtenir plus d'informations concernant Bruno Schulz cliquez ici. Visitez également l'exposition consacrée à Bruno Schulz : "La République des rêves" au Musée d'art et d'histoire du judaïsme, 71 rue du Temple à 75003 Paris jusqu'au 23.01.05.

Edité le : 21-12-04
Dernière mise à jour le : 18-01-05