La ruée des sponsors, l'explosion des audiences télé, l'emballement des salaires et des budgets concourent à la marche inexorable de la révolution ovale amorcée depuis 1995 et qui mène à la professionnalisation du rugby. On sait déjà que les droits de retransmission de cette Coupe du monde 2007 ont été acquis par TF1 pour des sommes encore jamais atteintes. Le Japon, lui, est d'ores et déjà candidat à l'organisation de la compétition suivante en 2011. La Chine et l'Allemagne, depuis toujours ignorantes des règles de ce sport, s'alignent désormais dans les qualifications. Renault abandonnent le sponsoring du champion lyonnais du ballon rond pour le maillot du club de rugby de la même ville, pourtant en 2ème division. Orange met 24 millions d'euros sur la table pour acquérir les droits de retransmission pour la téléphonie mobile. Le calendrier des stars dénudées du ballon ovale est en passe de détrôner le tirage du célèbre Pirelli. Le gratin des joueurs argentins, fidjiens ou géorgiens attirés par le niveau des salaires, affluent dans les clubs britanniques ou français.
Pourtant, il y a dix ans seulement, rien ne semblait destiner le rugby à atteindre cette dimension planétaire et à emprunter avec succès le chemin -économique et médiatique- de la mondialisation. Le rugby était une pratique sportive régionale accrochée à ses clochers du Gers et à ses fermes de Nouvelle-Zélande. Il n'intéressait que les fleurons blancs de l'ancien Empire britannique et le grand Sud de la France. Ses internationaux les plus côtés étaient employés de banque ou de mairie, agriculteurs ou représentants de commerce, son encadrement ne dépendait que du bénévolat. Seul le Tournoi des 5 Nations et la finale du championnat de France accueillaient les caméras de direct. Aujourd'hui, quatre-vingt dix nations s'alignent pour la Coupe du Monde et les équipes se sont métissées et professionnalisées.
Si le succès est au rendez-vous, c'est que le ballon ovale veut tenir la gageure de produire un spectacle de masse sans pour autant perdre ses valeurs traditionnelles. A la différence du football, ses acteurs surpayés
(en moyenne, pour les internationaux français, 18.000 euros mensuels plus les primes et les contrats publicitaires) ont gardé l'esprit de fraternité, de solidarité, de courage et de modestie des temps de l'amateurisme. Plus encore, le rugby est régulièrement cité en exemple pour l'atmosphère de fête qui règne dans ses compétitions. Aucun véritable scandale de l'éclabousse. Le phénomène global du dopage ne le touche que de façon très marginale. Les valeurs traditionnelles du rugby sont aujourd'hui préservées, mais pour combien de temps encore ?
En effet, l'expansion génère des dangers et une certaine crise d'identité semble poindre...
Pour devenir sport grand public, le rugby moderne a créé un jeu pratiqué par de splendides athlètes, tous grands, forts, puissants et rapides. Hier, il s'adressait à tout un chacun, tant au niveau de sa pratique que de l'identification du spectateur : le gros balourd pouvait trouver place en tête de mêlée et le petit agile dans la cavalerie légère des lignes arrières. C'est désormais du passé.S'il gagne en intensité, le jeu en haussant son niveau s'est uniformisé et, même si le nombre de spectateurs ne cesse d'augmenter, pointe parfois la critique de l'ennui. Chaque club, chaque province, chaque bastion national de l'ovale possédait son propre style. Aujourd'hui, on tend vers l'unicité des stratégies.
Certains postes, pilier, demi d'ouverture, demandent une telle spécificité qu'il est maintenant difficile d'en trouver les spécimens dans les viviers traditionnels du rugby : la France et l'Angleterre ne produisent plus de piliers et 80% de ceux qui jouent dans leurs clubs sont désormais importés du Caucase ou d'Argentine.
L'afflux de l'argent profite en priorité aux meilleurs. Les clubs vainqueurs reçoivent l'essentiel de la manne des sponsors, ce qui gonfle leurs budgets de recrutement. Rassemblant les talents, une poignée de clubs trustent les trophées et la compétition, si elle gagne en spectacle, perd en effet de surprise. Le petit est désormais inéluctablement cantonné au second rôle.

Le temps des célèbres 3èmes mi-temps, ou s'affirmaient hors du terrain les valeurs traditionnelles de ce sport, est en train de disparaître. Place à la diététique et à la récupération ! La professionnalisation menace la convivialité. La révolution est bel et bien en marche sous nous yeux.
Le rugby ne sera plus jamais ce qu'il était.






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