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Cuba aujourd'hui - 03/10/07

Cuba : la fin de l’épopée ?

Mercredi 3 octobre 2007 à partir de 20h40


Près de cinquante ans après une révolution devenue un symbole dans le monde entier, Cuba se trouve à la croisée des chemins. Le 31 juillet 2006, pour la première fois en 47 ans de pouvoir, Fidel Castro a délégué ses fonctions —officiellement de façon provisoire. Pour les trois quarts des Cubains, nés après la révolution, c’est la première «alternance» politique qu’ils connaissent. Entre rituels révolutionnaires et pénuries quotidiennes, à quoi ressemble la Cuba actuelle ?

© ARTE F
Che Guevara
« Pionners du communisme, nous serons comme le Che ! » reprennent en désordre des voix enfantines un peu criardes. La scène se répète tous les matins, dans toutes les écoles de Cuba : vêtus de leur uniforme, bleu pour les plus petits, vermeil pour les plus âgés, tous les enfants cubains connaissent la litanie, qu’ils entonnent mécaniquement au lever du drapeau avant les cours.
Ernesto Guevara, le « Che », argentin de naissance et cubain d’adoption, est partout dans l’île : dans les refrains des enfants, dans les discours des dirigeants, sur les billets de banques, ou encore sur les cartes postales pour les touristes… son image s’est multipliée, remplaçant celles de Marx ou de Lénine après la chute du mur de Berlin, figure tutélaire chargée de donner un sens à une révolution soudain orpheline.

Mais du communisme invoqué, que reste-t-il dans la Cuba d’aujourd’hui, ravagée par la crise économique qui a suivi la disparition du bloc soviétique, en 1990 la « période spéciale » selon la terminologie officielle ? « Ceux qui sont jeunes aujourd’hui sont nés ou ont grandi dans la Période spéciale ; ils n’ont pas connu le degré de bien-être, de justice sociale et d’équité que nous avions conquis… Ils ont vécu des années où grandissaient les déformations et les inégalités ». Etonnamment, c’est du cœur du pouvoir que vient cet aveu : Carlos Lage, le vice-président cubain, technocrate pragmatique, pédiatre reconverti à l’économie, l’a prononcé il y a quelques mois, lors d’une cérémonie de l’Union des Jeunesses Communistes : « Nos jeunes doivent comprendre que la société socialiste dans laquelle nous vivons est beaucoup moins idéale que ce que nous souhaiterions ».

Une sincérité nouvelle, qui tranche avec le discours officiel habituel, triomphaliste et commémoratif. Et c’est peut-être l’un des éléments les plus marquants de ces derniers mois à Cuba, depuis le retrait de Fidel Castro en juillet 2006 : point de changements politiques, mais un véritable changement de ton de la part du pouvoir, qui laisse plus de place à la réalité nationale et à ses contradictions.

Au fil des années, Cuba, érigée en symbole révolutionnaire dans le monde entier, est devenue une société schizophrène, où l’économie informelle, la double morale, la double monnaie contredisent jour après jour des idéaux pourtant sans cesse martelés par les médias gouvernementaux — les seuls autorisés dans l’île. Quelques mois avant de transférer ses pouvoirs, Fidel Castro s’était alarmé de ce décalage insoluble : « La révolution risque de se détruire elle-même », avait-il lancé, avant de prendre de nouvelles mesures de contrôle et de recentralisation, en décembre 2005.

Malgré une croissance officielle à deux chiffres, l’économie cubaine ne s’est toujours pas remis de la disparition soudaine des subventions soviétiques. Selon une blague fameuse, il n’y a que trois problèmes à Cuba : le petit-déjeuner, le déjeuner, et le dîner — et le carnet de rationnement toujours en vigueur depuis 46 ans ne les résoud désormais que très partiellement.

Auxquels il faut ajouter la pénurie de logements, avec officiellement un déficit de plus d’un demi-million d’habitations, ou les transports publics, quasi-inexistants (il y a à La Havane 330 bus municipaux pour cette ville de 2 millions d’habitants).
Même les conquêtes historiques de la révolution se délitent : la santé publique est mise à mal par les programmes internationaux de coopération lancés par le gouvernement cubain ; sur les 60 000 médecins formés par la révolution, plus du tiers se trouvent en mission à l’étranger (principalement au Vénézuela), déstabilisant un système basé sur la médecine de proximité. Et dans l’enseignement, les vidéos-classes encadrées par de tout jeunes étudiants pallient difficilement la pénurie de professeurs, partis vers d’autres métiers plus lucratifs comme le tourisme ou le travail au noir.

Symbole de ces contradictions, le salaire moyen (de l’ordre d’une douzaine d’euros mensuels) est sans relation avec le coût de la vie : et pourtant, c’est l’Etat qui fixe les règles du jeu dans les deux cas, employant 80% des Cubains et détenant le monopole du commerce intérieur. « On fait semblant de me payer, je fais semblant de travailler» répètent les Cubains, habitués à se moquer de tout et d’abord d’eux-mêmes. Selon une étude d’économistes de l’université de La Havane, seule la moitié des revenus des Cubains provient de leur salaire. L’autre moitié, il faut donc « l’inventer », selon un verbe à la mode dans l’île. Une invention qui passe par le marché noir, omniprésent, par la corruption minuscule mais systématique, ou pour certains par l’envoi d’argent des Cubains partis à l’étranger (l’une des premières ressources de l’île).

Restent les rituels révolutionnaires, consciencieusement mis en scène, véritable liturgie de la révolution : rassemblements de masse, défilés, discours… chaque jour est un anniversaire, chaque date rejoue une épopée, les éphémérides égrènent le nom de héros morts et de dirigeants vieillissants, laissant peu de place à un présent qui n’a, lui, plus rien d’héroïque. Entre la réalité et sa représentation médiatique, entre l’histoire et sa réécriture, les distorsions écoeurent les Cubains, et l’engagement politique dans le parti unique (les autres sont hors la loi) relève souvent plus de l’opportunisme que d’une conviction.
Reste le nationalisme, réel, et la fierté d’une souveraineté nationale, même payée au prix fort. La menace américaine, si proche de l’autre de côté d’un détroit d’à peine 150 km, est sans cesse brandie par les autorités cubaines, et l’embargo commercial -toujours en vigueur depuis 45 ans- est dénoncé comme un véritable blocus militaire.
Pourtant, Cuba commerce avec tous les continents, et par un aménagement légal, les Etats-Unis sont même devenus ces dernières années le premier fournisseur agro-alimentaire de l’île, avec des ventes directes s’élevant à plus d’un milliard et demi de dollars depuis 2001.

Fidélistes plus que communistes, pendant 47 ans les Cubains ont suivi un homme plus qu’une idéologie, lui vouant amour et haines dans une relation folle. Par son charisme, son verbe et son machiavélisme, Fidel Castro a entraîné une île entière à le suivre, conservant un demi-siècle son pouvoir absolu. Mais maintenant qu’il quitte la scène peu à peu, que va-t-il se passer ?
Dans Les brumes du passé, l’un de ses derniers romans, l’écrivain havanais Leonardo Padura évoque la « lassitude historique » de ses compatriotes : « A force de vivre en permanence dans l’exceptionnel, l’historique, le transcendantal, les gens se lassent, et veulent la normalité.».

Sara Roumette

Edité le : 27-09-07
Dernière mise à jour le : 03-10-07


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