«La Tulipe noire» de Christian Jacques (1964)
«Scaramouche» de George Sidney (1952)
Les deux récits prennent place à la veille de la Révolution, pour taquiner l’aveuglement des nobles inaptes à pressentir les changements, celui des révolutionnaires emportés par le souffle rousseauiste et les dogmes des Lumières et, enfin, l’égoïsme de quelques aventuriers hédonistes obligés de choisir leur camp (Guillaume de Saint-Preux dans le premier, incarné par Alain Delon, et le non moins séducteur André Moreau dans le second, incarné par Stewart Granger). Les comparaisons s’arrêtent là. «La Tulipe noire» ne se caractérise pas tant par la présence d’Alain Delon, qui confessait avoir peu d’accointance avec le genre comique ou la parodie (il dira lui-même que son pire rôle est celui de l’homme d’église tenu dans l’absurde «Doucement les basses» de Jacques Deray en 1970). Soucieux de se mesurer une fois encore à Jean-Paul Belmondo, et ce sur le propre terrain de ce dernier, Delon a pris acte du succès de «Cartouche» de Philippe de Broca (1963). De la manière la plus professionnelle qui soit, il s’est appliqué à sacrifier à la mode du film de cape et d’épée, genre tout public dans lequel l’humour et la dérision sont indispensables. Mais il semble goûter modérément l’obligation de jouer, non seulement l’intrépide vengeur masqué Guillaume de Saint-Preux, mais aussi son frère jumeau chargé de se substituer à lui, ce falot traité de jocrisse et inapte à chevaucher une monture baptisée «Voltaire».
«La Tulipe noire» n’en est pas moins restée fameuse grâce à la contribution du dialoguiste Henri Jeanson et à la touche on ne peut plus française apportée à cette production néanmoins tournée dans un format Scope très hollywoodien et nimbée de la fameuse nuit américaine dès qu’il s’agit d’éclairer un duel au crépuscule. Les jolies serveuses d’auberge à la poitrine généreuse (et conséquemment exhibée), les forts en gueule qui se nomment Francis Blanche ou le second degré des répliques viriles d’un Delon jeune (qui se révèlent étrangement voisines de celles énoncées par le Delon d’aujourd’hui, cette fois avec un net premier degré ! )… Rien n’est plus éloigné des plateaux de la MGM ou de la Fox, mais annonce plutôt le picaresque et l’outrance des westerns spaghetti qui ne vont pas tarder à occuper le haut de l’affiche en Europe.Dans «Scaramouche» aussi, il est question d’usurpation : André Moreau, lui, n’a pas de frère jumeau, il prend l’identité d’un comédien nommé Scaramouche et cabotine sur les planches le soir, quand il s’entraîne à l’escrime le jour afin de venger son ami assassiné par un noble un peu trop porté sur les combats (le marquis de Maynes, incarné par Mel Ferrer dont on disait qu’il était toujours meilleur dans les rôles négatifs). Le film de cape et d’épée, athlétique et flamboyant, prédispose au jeu. Quoi de plus normal dans ce cas de voir le héros se cacher sous la défroque d’un acteur ? «Scaramouche» est adapté de Sabatini, surnommé le Dumas italien, l’auteur de «L’aigle des mers» déjà adapté par Hollywood sous le titre «Captain Blood» avec Errol Flynn. Il appartient pleinement à ce genre international qui se révèle avant tout un exercice de style, avec ses personnages récurrents, la notion d’un plaisir partagé avec le public, l’élégance et la fluidité. Il sait traverser mieux que d’autres les frontières, jusqu’aux studios californiens dont les pontes se sont souvent distingués en prenant soin de se documenter avec sérieux, même s’ils se voulaient en définitive peu fidèles à l’Histoire, ou plus personnels, au grand dam des spectateurs ou des critique cartésiens (Marie Antoinette est ici regardée comme une femme intelligente et responsable).
«Scaramouche» représente la perfection d’une marque, celle de la machine hollywoodienne et du studio de la MGM, spécialisée dans le technicolor et les comédies musicales, là où d’autres enseignes comme la Warner préférait les films noirs. L’expérience des comédies musicales profite aux films d’aventure et leur apporte une dimension graphique et chorégraphiée. George Sidney est aussi l’auteur de «L’amour en quatrième vitesse» avec Elvis Presley et d’une version des «Trois mousquetaires» avec le virevoltant Gene Kelly. Il entendait d’ailleurs faire de «Scaramouche» une comédie musicale, mais se résolut à réfréner ses ambitions, préférant miser sur l’insolence de Stewart Granger (tout juste sorti des succès additionnés du «Prisonnier de Zenda» et des «Mines du Roi Salomon»), l’aplomb d’Eleonor Parker, l’éternelle fragilité de Janet Leigh (pas encore sacrifiée par Hitchcock dans «Psychose») et le magnétisme de Mel Ferrer. Un casting où chacun est employé de manière idéale.
Comme l’univers des perruques et du taffetas ne saurait se passer de simulacre, le jeu effectué sur les apparences est porté à son pinacle : André Moreau, faux Scaramouche et aventurier en quête d’identité et d’idéal, se découvre un frère de sang en la personne de celui qui a occis son frère d’adoption ! Le dandy serait bien en peine de démêler le vrai du faux, ni d’apprendre qui il est réellement, à la veille d’une Révolution où les certitudes vont basculer elles aussi. Ce n’est pas un hasard si les deux rivaux en viennent à se battre… dans la salle même d’un théâtre, une mise en abyme qui prend les atours d’un morceau de bravoure. Le déroulement de l’action est à l’opposé, c’est-à-dire extrêmement bien découpé au montage et tout à fait limpide. Ce final permet d’apprécier le jeu de jambe preste des duellistes dans de beaux et esthétiques plans d’ensemble. La danse, l’élégance, l’imposture magnifique : à mille lieux des tavernes du Roussillon et des bons mots d’Henri Jeanson, nous sommes à Hollywood. Julien Welter






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