Un gentil garçon
Shinichi Abe
Cornélius / 19 €
Suite de nouvelles d’atmosphère autour des retrouvailles entre deux amis, de crise amoureuse, d’étudiants oisifs ou de dessinateurs fauchés qui semblent tromper leur solitude et chasser leur mal-être dans l’application machinale de gestes courants du quotidien, dans l’oubli de l’alcool ou dans les balades nocturnes le long de ruelles enneigées.
Après Paradis, Une bien triste famille, Les amours de Taneko (respectivement chez Picquier Manga et Seuil), ce quatrième opus réunissant des nouvelles parues dans la revue de manga d’avant-garde Garô durant les années 70 offrent l’opportunité de rentrer un peu plus dans l’univers d’un des plus grands noms du gekiga, Shinichi Abe. Un univers familier en surface, où tout respire la banalité, dans le comportement, les gestes, les paroles, ou plutôt les non-dits, autant de moyens pour l’auteur de toucher au moi profond d’individus humains « trop humains » et de les saisir un instant face à leur vide existentiel. Entre tensions et frustrations, Abe trace les silhouettes et visages comme s’il réalisait des eaux fortes d’un trait de plume comme incisé dans le papier, tout en cassure et en rupture. A coups de hachures nerveuses, il travaille avec application les textures des meubles en bois, des tatamis et les anfractuosités des corps et visages ; il privilégie aussi les masses de noirs, celles des cheveux, des ombres tranchantes d’embrasures de portes ou de fenêtres qui enserrent et figent les personnages. Tentant de capter des postures qui contribuent à cet effet de réel, il se sent moins tenu de dérouler une histoire classique avec un début et une fin que d’évoquer des sentiments sereins ou violents comme la pulsion érotique d’un homme pour une femme dans la nouvelle fulgurante Un chat, quand ce n’est pas de faire ressentir l’abandon langoureux d’une jeune femme voluptueuse à travers le frottement d’un drap sur la peau. En isolant ces petits riens anodins, Abe leur donne un sens et une portée qui en dit long sur les actes manqués, les ressentiments, les histoires d’amour en forme d’impasse. Contrairement au manga mainstream qui repose sur une facilité voire une évidence requérrant une accessibilité immédiate de lecture, lire du Abe se mérite et demande l’investissement du lecteur au moins égal à celui de ce dessinateur qui voit dans la BD, non pas un simple divertissement, mais un acte poétique plein et entier. Avec sa part délectable d’opacité.
Ushijima. L’usurier de l’ombre (deux volumes ; série en cours au Japon)
Shôhei Manabe
Kana (coll. Big) / 7,35 €
Ushijima est un yamikin, autrement dit un usurier d’un genre un peu particulier. Il est l’homme de la dernière chance, celui que l’on vient voir en dernier recours quand les organismes de crédits officiels se défaussent devant des mauvais payeurs déjà surendettés. Femmes au foyer (désespérées) d’avoir englouti l’argent du ménage pour assouvir leur passion au pachinko ou salarymen acculés par la crise économique constituent le gros de la clientèle de ce banquier de l’ombre, sans scrupules, dont on découvre l’action à travers les yeux d’un novice aux dents longues fraîchement entré à son service.
A mi-chemin de Hubert Selby Junior et des polars contemporains les plus nauséeux, Shôhei Manabe nous immerge dans un univers sordide et misérabiliste dont la figure centrale - on ne pourrait parler de héros - est Ushijima, sorte de juge sentencieux et tout puissant, franchement antipathique placé au centre d’une économie souterraine qui prospère grâce à sa poigne de fer. Sans morale ni sentiments, celui-ci se joue de la frustration et de l’addiction de ces clients bercés par les mirages du consumérisme et de l’argent facile et qui se retrouvent prêts à tout pour préserver les apparences et ne pas perdre la face. Malheur à eux, ils n’auront souvent d’autres choix que de sacrifier définitivement leur dignité sous les yeux impavides et goguenards du yamakin. La force de ce manga repose précisément sur la noirceur amorale du héros et surtout dans le décryptage des rouages de cette entreprise mafieuse dont les dividendes sont blanchis dans de florissantes entreprises chinoises via une respectable vieille dame hors de tout soupçon. Le graphisme filandreux et très urbain de l’auteur assure à ce manga la morgue visuelle idoine.
River’s Edge
Kyoko Okazaki
Sakka auteurs / 11,95 €
Yamada est lycéenne. Elle sort avec un garçon qu’elle n’aime plus ou peut-être qu’elle n’a jamais aimé. Celui-ci se venge de son indifférence en humiliant et pourchassant de sa haine Yamada un de ses amis qui a le tort d’être trop beau. Un jour, celui-ci lui avoue son homosexualité et lui fait découvrir son « trésor », un cadavre caché dans l’immense terrain vague qui jouxte le lycée.
Si dans les vitriolés Pink et Helter Skelter, Kyoko Okazaki prenait pour sujet d’étude deux femmes adultes, elle met cette fois en scène tout un groupe de personnages dont elle observe la vie dans le cadre mortuaire d’un banal lycée. Dans un no man’s land coincé entre un fleuve à l’eau croupissante et puante, dont les accotements sont parsemés de cadavres de chats et un terrain vague où pourrit lentement un corps au milieu des herbes folles, l’auteur nous installe d’emblée dans un cadre asphyxiant et toxique qui enveloppe et semble déterminer les agissements de ces lycéens. Tels des cobayes d’une expérience extrême sur les rapports humains, Okazaki observe les interactions, actions et plus encore réactions de ce microcosme où les ressentiments et frustrations ne s’expriment que par la violence envers les autres quand ce n’est pas envers soi. De Yamada, victime de l’ijime bouc émissaire passif qui fait face à une cruauté sans borne d’un de ses camarades et qui ne trouve le calme qu’en observant son « trésor », à une mannequin anorexique, Okazaki utilise sa plume comme un scalpel ouvrant à vif les plaies d’adolescents qui manifestent leurs fragilité dans d’irrépressibles pulsions morbides. Rarement l’adolescence n’aura été dépeinte de façon aussi dure même si la fin plus apaisée est telle une parenthèse que l’on referme sur un douloureux passé.
Femmes de réconfort
Jung Kyung-a
Diable Vauvert- Six Pieds sous terre / 22 €
L’histoire des femmes de réconforts qui lors de la Seconde Guerre mondiale et dans l’immédiat après-guerre ont servi de prostituées à l’armée japonaise puis américaine aboutissant à une véritable traite cautionnée et organisée par le gouvernement japonais pour soutenir l’effort de guerre et le moral des soldats.
Malgré la lourdeur du sujet, ce manhwa historique évite les écueils du récit à thèse laborieux et inefficace en faisant l’impasse sur les reconstitutions ampoulées au profit d’une approche graphique minimaliste, juste accompagnée ça et là de rares photos d’époque témoignant de l’enfer enduré par ces femmes. Enfer pourtant bien parti pour être oublié par la marche inéluctable du temps si certaines victimes ne s’étaient décidées à parler à la fin des années 80 pour briser un silence assourdissant et accommodant. Ce qui fait la singularité de la démarche de Jung Kyung-a, c’est qu’elle ne se contente pas de compiler adroitement des faits historiques. Certes on y apprend la genèse édifiante de ces bordels d’Etat, de leurs débuts « artisanaux » jusqu’à la mise en place d’une véritable organisation avec sa logistique, ses filières, sa gestion sanitaire, et sa « justification » patriotique. La dessinatrice alterne ainsi les témoignages des victimes et des têtes pensantes de ce trafic, mais aussi ménage un espace à la notion de mémoire, présentant quelques discussions entre elle et ses amis, ces échanges offrant un regard doublement enrichissant sur cette histoire tristement édifiante.
HipiraKatsuhiro Otomo, Shinji Kimura
Casterman / 14,95 €
Cinq histoires de Hipira, petit vampire flanqué de son copain Animus qui de farces en bêtises s’amuse à sortir Saruta la cité vampire de sa torpeur.
Oubliez les cités tentaculaires, pouvoirs parapsychiques, destructions apocalyptiques gigantesques, Katsuhiro « Akira » Otomo change totalement de registre dans cette histoire pour la jeunesse, qui n’est pas une BD mais un beau livre illustré par un autre grand nom de la japanim’ Shinji Kimura. Complice de toujours de Otomo, Kimura a participé à la réalisation de ses oeuvres phares en oeuvrant en tant qu’animateur pour Akira et directeur artistique pour l’uchronie steampunk rutilante Steamboy. On a vu aussi son nom associé à quelques autres œuvres phares de l’animation nipponne tel Mon voisin Totoro de Miyazaki ou le flamboyant Amer Béton de Michael Arias. Deux CV de poids donc, pour un récit somme toute anecdotique dans la carrière de ces géants mais qui se laisse lire sans déplaisir. On appréciera le style burtonien et gothique adopté par Kimura, croisant peintures et crayons, quelques machines aux engrenages improbables (on ne se refait pas) et ces doubles pages sublimes où l’on ne se lasse pas de laisser vagabonder le regard. A découvrir.
L’idiot (série en deux volumes)
Kangfull
Hanguk / 14,75€
Une jeune coréenne revient inopinément des Etats-Unis pour se réinstaller chez ses parents. A peine arrivée, elle est accueillie par un garçon bizarre qu’elle ne reconnaît pas avant de comprendre qu’il s’agit de Seung-lyung, un débile léger qui était à l’école avec elle. Peu à peu, une douce complicité se noue entre eux rythmée par des rencontres et la résurgence de souvenirs du passé.
Après une histoire de fantôme plutôt futée où l’argument fantastique n’était qu’un artifice pour dépeindre avec acuité la vie de petites gens vivant dans une barre HLM (L’appartement, Kangfull nous livre ce récit quotidien reposant sur un procédé narratif similaire qui consiste à raconter l’histoire à la première personne en alternant les points de vue des personnages. Une technique de morcellement peut-être un peu artificielle mais que l’auteur maîtrise parfaitement utilisant cette apparente redondance pour cristalliser les fêlures de ces protagonistes, dont la subjectivité sur les évènements passés et présents va servir à dévoiler lentement la personnalité. Œuvre sensible et intimiste, L’idiot s’avère une lecture très attachante, dont l’économie de moyen graphique (trois quatre dessins par page) participe à la mise en place d’une comédie humaine touchante, à la fois simple et drôle, pleine de tolérance. Il confirme surtout que Kangfull est l’une des plus belles révélations de la jeune garde de la BD coréenne qui décidément ne cesse de nous surprendre.
Z le chat t.1 (série en deux volumes)
Byun Ki-hyun
Hanguk / 14,75€
Héros oublié de la TV qui protégeait autrefois les enfants des vilenies du méchant P., Z le chat hante aujourd’hui les allées d’un parc d’attraction par l’intermédiaire d’un de ses employés qui ne quitte jamais son costume. Homme à tout faire, il vit dans un repère sordide qu’il nomme affectueusement le château du chat. Une vendeuse de glace va faire la connaissance de ce curieux personnage alors que plusieurs agressions d’enfants viennent à être perpétrées.
En janvier dernier, lors de sa venue à Angoulême, Byun Ki-hyun nous avait brièvement parlé de ce manhwa dont il parachevait alors la réalisation. L’auteur de la chronique intimiste Nouilles Tchajang et du corrosif Lotto Blues, tente de marier deux tendances de son travail, le goût du quotidien avec des atmosphères fantaisistes et angoissantes quand elles ne sont pas purement oppressantes. Pour cela, le choix de situer l’action dans un parc d’attraction, par essence lieu du rêve et de l’artifice, contribue idéalement à installer l’histoire dans un entre-deux, avec l’idée de nous montrer l’envers du décor, la réalité qui se niche derrière le clinquant, l’homme derrière le masque. Comme pour ses œuvres précédentes, l’idée est de parler de la société coréenne contemporaine, de son individualisme, de la solitude urbaine, mais Z le chat souffre du développement plutôt chaotique du récit, Byun Ki-hyun à courir plusieurs lièvres à la fois ne parvenant pas à donner une claire orientation à son histoire qui se perd dans de trop longues digressions qui –du moins pour le moment- ne se justifient pas. Au départ, intrigant, on reste globalement sur sa faim et l’on attendra prudemment le second volume.
Solanin (série en deux volumes)
Inio Asano
Kana / 10 €
A la sortie de l’université, Meiko a intégré une grande entreprise où elle travaille sans passion comme office lady. Tandis que son petit ami vivote en tant qu’illustrateur, elle décide de démissionner et le pousse à faire de même afin qu’il s’investisse pleinement dans la musique. Mais lui-même en a-t-il vraiment envie ? En a-t-il même le talent ?
Dans Un monde formidable, Inio Asano nous faisait suivre la vie d’un groupe de post-adolescents dont les hésitations et rêves faisaient naître une empathie naturelle chez le lecteur. Solanin reprend le même principe et par le truchement de saynètes quotidiennes distille un aperçu de la psyché d’une génération. Celle qui a connue la crise à la fin des années 90 et a dû se reforger un modèle de vie après avoir vu saper celui des parents et grands-parents. Quelle place occupe t-on dans une société toute entière dévouée au travail et quand on refuse de tout lui sacrifier ? Asano ne fait pas de critiques à proprement parler du « système » nippon, ne donne pas de réponses, mais il nous montre juste comment chacun tente de s’épanouir face aux contingences entre ses aspirations et les réalités d’une société rigide. Partageant visiblement leurs préoccupations, le mangaka parle avec cette lucidité que l’on trouve habituellement chez les auteurs de josei, de ces héros anonymes du quotidien pas vraiment rebelles, mais qui le temps d’une fin de soirée aime à refaire le monde et s’imaginer une autre vie avant de comprendre que le bonheur est devant leur yeux. Comme d’habitude, la réalisation graphique est impeccable, avec un dessin réaliste solide et surtout une utilisation des trames d’un raffinement tout « taniguchien ». Un auteur à suivre, on vous dit !
Lady Snowblood (série en deux volumes)
Kazuo Koike et Kazuo Kamimura
Kana coll. Sensei / 12,50€
Lady Snowblood est l’enfant de la vengeance. Prête à tout pour venger sa mère emprisonnée et son père tué par des brigands, elle part sur les traces des coupables, armée de sa haine et de son art redoutable du combat acquis au prix de moult souffrances.
Kazuo Koike compte parmi les plus grands raconteurs d’histoire de la BD nippone. Scénariste (entre autres) de Lone Wolf and cub ou de Crying freeman, ses histoires tournent autour de personnages forts qui portent en eux un trauma profond masqué derrière leur (f)roide détermination. Plus que le bandeau qui nous annonce fièrement que Lady Snowblood a inspiré Kill Bill (à se demander ce qui n’a pas inspiré un jour Tarantino), il faut lire ce manga pour ce qu’il est. A savoir une passionnante plongée dans le Japon désorienté de la fin de l’ère Meiji contraint après des siècles d’autarcie de s’ouvrir à la modernité occidentale, à ses valeurs et au capitalisme naissant. Dans cette période violente et trouble, terreau des inégalités, l’héroïne traverse cette société comme les plus grands personnages de la littérature populaire passant sans trembler des dorures des palais (on y découvre l’usage quelque peu perverti du Rokumeikan) aux quartiers interlopes des villes où croupit le petit peuple. Bénéficiant d’un arrière-fond historique pointu (on nous explique entre deux cases l’établissement des assurances-vie et des mutuelles) mais jamais envahissant, ce manga d’action s’avère ébouriffant, d’autant qu’il est illustré admirablement par le pinceau du regretté Kamimura tranchant et précis comme la lame de cette femme fatale.
Les fils de la terre (série en trois volumes)
Jinpachi Mori et Hideaki Hataji
Delcourt Akata / 7,50 €
Un fonctionnaire du ministère de la jeunesse et des sports est envoyé en province avec pour mission de lutter contre l’exode rural et redonner foi en l’agriculture. Arrivé dans le village, il découvre une population remontée contre le pouvoir « des gens de Tokyo » et en proie à l’abattement.
En appliquant la cuisine du shônen à un récit plutôt réaliste (un héros pas particulièrement doué à la base mais sur-motivé pour accomplir sa tâche), les auteurs parviennent à nous intéresser au combat de ce personnage débonnaire prenant à bras le corps les problèmes de l’agriculture nipponne. Des problèmes d’autosuffisance de l’archipel à la désertification des compagnes en passant par la déconsidération du travail agricole et la difficulté de motiver la jeunesse, rien ne résiste à notre héros qui à coups d’enthousiasme et de manches retroussées, vient apporter des solutions, là où des années d’effort n’avaient donné pour résultat que la résignation. Reste que l’ouvrage s’avère intéressant en mettant à jour les problèmes bien réels de l’agriculture dans les sociétés industrielles offrant matière à réflexion pour le lecteur français un tant soit peu concerné par ces problématiques. Un manga original qui poussera peut-être des auteurs francophones à nous initier aux arcanes de la Politique Agricole Commune européenne ou à prendre à bras le corps des sujets plus franchement polémiques comme l’usage des O.G.M. et des pesticides...
Naplouse (en deux volumes)
Kim Bo-hyun
Hanguk / 12,95€
Une jeune coréenne rejoint son ami photographe reporter dans les territoires occupés et découvre la vie des Palestiniens subissant quotidiennement les intimidations et exactions israéliennes. Dans ce climat de tension, elle est intriguée par la fresque qui orne la barrière de sécurité, acte militant d’un mystérieux artiste dont elle part à la recherche.
Difficile de ne pas comparer ce travail avec celui mené par Joe Sacco journaliste dessinateur, qui optait dans le fondateur Palestine BD-reportage brillante et engagée (Vertige-graphic) pour une approche subjective du conflit israëlo-palestinien. Différence de taille, l’auteur Kim Bo-hyun ne se met pas en scène et surtout n’a jamais mis les pieds au Proche-Orient s’appuyant pour son récit sur les livres et travaux journalistiques faits sur le sujet ainsi que sur de longs échanges avec une essayiste qui a consacré un livre aux problèmes palestiniens. Pas sûr que cela suffise à donner un cachet suffisant à ce travail qui empreint de bonne volonté et certes intéressant, n’évite pas une tendance au manichéisme, sur un sujet complexe méritant au contraire une plus grande subtilité plutôt qu’en rester à une vision « romantique » du combat palestinien. Une vision que l’auteur assume d’ailleurs et dont elle se justifie dans l’interview bienvenue de fin de volume.
Fin d’année oblige, deux beaux livres consacrés au manga à signaler.
A la tête des dynamiques éditions IMHO, Benoît Maurer entre deux publications de mangakas déjantés nous livre sa petite histoire du manga passant en revue les grands noms d’hier et d’aujourd’hui ainsi que les évènements marquants qui ont présidé à l’explosion de la culture manga au Japon et dans le monde. En neuf chapitres (origines, auteurs phares, grandes séries, l’industrie etc.) eux-mêmes découpés en double pages thématiques, l’auteur nous offre une synthèse agréable pimentée d’anecdotes croustillantes sur l’
envers du décor dont devraient raffoler les otakus (on apprend ainsi que Rumiko Takahashi l’auteur Ranma ½ et de Maison Ikkoku a bien failli épouser l’auteur de Dragon Ball suite à une rencontre arrangée) d’autant plus que l’iconoclaste éditeur, n’ayant décidemment peur de rien, n’hésite pas à truffer ses titres d’audacieux jeux de mot du type « L’art du sushi, y’a pas de souci ! » montrant le ton très frais adopté dans cet ouvrage. Manga Histoire d’un empire japonais chez Timée-Editions 25€.
Brigitte Koyama-Richard est professeur d’histoire de l’art et de littérature comparée à l’université de Tokyo. Spécialiste de l’estampe, elle consacre plus de la moitié de son essai à l’histoire du manga avant l’avènement de Tezuka justifiant par la même occasion le parti pris de raconter ni plus ni moins que « mille ans de manga ». L’universitaire s’attarde de longues pages sur la culture graphique et l’imaginaire populaire nippon qui s’est construit au cours des siècles à travers les œuvres dérisoires de talentueux peintres comme Hokusaï ou Utagawa et de milliers d’anonymes. La partie plus moderne est plus succincte et moins pointue en comparaison mais reste globalement intéressante ménageant quelques interviews d’auteurs prestigieux comme Leiji « Albator » Matsumoto, Jirô Taniguchi ou Isao Takahata, l’autre moitié des studios Ghibli. Il faut souligner la remarquable iconographie de cet ouvrage et sa conception agréable qui invite à une lecture ponctuelle ou plus suivie. Assortis de commentaires érudits et passionnants qui nous révèlent la pâte particulière de ces artistes ou tracent des parallèles entre les œuvres passées et d’aujourd’hui, cette étude, superbe, offre un complément indispensable au Manga soixante ans de bande dessinée japonaise du gentleman, Paul Gravett. 1000 ans de manga (39,90€) Flammarion.
On revient un peu avant Noël pour vous parler de quelques Tezuka à mettre aussi sous le sapin, Mata ne !
Et comme prévu, un mot sur la déferlante de séries du Dieu du manga qui se poursuit en cette fin d’année avec pour commencer les éditions Taïfu qui nous propose après Métropolis, le deuxième pan de sa trilogie de S.F. réalisée à la fin des années 40 (laquelle s’achèvera avec Next World, annoncée pour janvier prochain). Représentatif du Tezuka époque « vintage », Lost World est remarquable moins par son récit parsemé d’invraisemblances voire d’incohérences ni par le graphisme cartoon parfois maladroit de l’auteur, que par la sensation d’avoir en main un document précieux d’un artiste en train d’apprendre son métier sous nos yeux. De planches en planches et de cases en cases, le jeune étudiant en médecine qu’était alors Tezuka expérimente, tente des choses, trouve des solutions (ou pas) prenant empiriquement la mesure de son medium. Aussi même si au premier abord Lost World peut paraître naïf voire déluré tant l’influence des serials de sa jeunesse y est prégnante, Tezuka prend le soin d’aller dans des directions inattendues, ne serait-ce qu’en ne sacrifiant pas au happy-end attendu. A réserver aux fans les plus curieux néanmoins. (Taïfu, 7,98 €)
Chez Soleil Manga, on fait le grand plongeon avec Triton valeureux héros affrontant le roi des mers et des océans Poséidon qui non content d’avoir massacré sa famille tente en plus de lui piquer sa petite copine. Réalisée pour un journal, cette histoire pétillante d’humour et grandiose évolue offre à Tezuka l’occasion de se frotter au mythe de la cité mystérieuse Atlantide. (7, 95€)
Du côté d’Asuka après l’édition complète des aventures de BlackJack l’an dernier, le chirurgien de l’impossible revient sous la forme d’une édition « deluxe » sur beau papier et sous couverture cartonnée. Ce premier volume, titré subtilement numéro 0, comprend toutes les histoires en couleur du héros évoluant dans une bichromie bleu et orangé qui donne un cachet rétro des plus charmants. Même si on reste moins convaincu par la couverture du recueil au style hyper-réaliste aux antipodes du trait efficace et rond tezukien, on ne doit pas se priver de découvrir les petites histoires « médicalo-fantastiques » de cet héros ambigu, d’autant que le passé du mystérieux chirurgien nous est (un peu) dévoilé dans l’un des chapitres où l’on apprend l’origine de son étrange visage. (12,95 €)
On poursuit dans la veine gekiga, avec le diptyque Shumari chez Tonkam dans lequel Tezuka déroule tout son métier sans forcer pour nous trousser une sorte de western oriental avec un héros ombrageux toujours prêt à rendre service à la veuve et à l’orphelin mais que la communauté pourchasse comme un pestiféré. Dans le Japon violent et glacial des années 1870, Shumari parcourt au grand galop de splendide décor sauvage et Tezuka nous gratifie régulièrement de mises en page d’une rare subtilité et inventive dont il a le secret. Parmi les nombreux morceaux de bravoure on se rappellera longtemps de cette hallucinante attaque de criquets... Une leçon de BD et une lecture jouissive. Notre coup de cœur. (2 tomes, 7,90€)
Enfin, la trilogie Hato vient de s’achever chez Cornelius. Comme à l’accoutumée chez cet éditeur, l’édition est impeccable à la hauteur de l’importance historique de ce récit certes confidentiel dans sa carrière mais qui passe comme la première tentative de « roman graphique » de l’histoire de la BD anticipant de quelques années les travaux de Steranko et de Will Eisner. Sur près de 1000 pages, Tezuka élabore un conte folklorique autour de l’histoire de deux jumeaux orphelins aux prises avec les Dieux et leurs conflits centenaires. Les passages BD alternent avec des pages mêlant illustration et texte et cette innovation explique peut-être que cette histoire fut éditée dans la revue expérimentale COM lancée par Tezuka sous l’influence de la revue de manga d’avant-garde Garô. Bien qu’originales, il n’est pas certain que ces passages de texte illustré apportent grand-chose à la fluidité du récit et au récit lui-même. Reste un très bon divertissement où le merveilleux et l’épique se confondent à lire d’une traite ! (15€)
Nicolas Trespallé






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