Taille du texte: + -
Accueil > Portraits citations > Une identité plurielle > Rougemont, Denis de (Suisse)

Portraits citations

« Qu’est-ce que l’Europe ? », se demandent bon nombre d’Européens depuis les débuts de la construction européenne. Les définitions formulées de façon ramassée (...)

Portraits citations

05/11/08

Denis de Rougemont (Suisse)

« Penser avec les mains »


Écrivain suisse d’expression française (Neuchâtel 1906 - Genève 1985), Denis de Rougemont a créé avec Emmanuel Mounier la revue du personnalisme, Esprit. Pour lui, la réflexion politique doit remettre la personne au centre, se méfier de l’État nation et aller vers le fédéralisme. Il a consacré la majeure partie de son œuvre à l’Europe au point d’être présenté par certains comme la figure de l’homo europeanus. Dans « Penser avec les mains », écrit en 1935, il veut être utile et vrai et réconcilier deux fonctions que tout sépare dans la culture d’hier.

 
« Depuis quelques milliers d’année que les peuples édifient des civilisations dont nous connaissons la chronique, il est frappant de voir qu’ils n’ont imaginé qu’un assez petit nombre de mesures communes réglant leur vie, leur pensée, leur action, leur lutte contre la mort et l’anarchie. Les Juifs ont eu la Loi et la prophétie ; les Grecs, l’homme dans la cité ; les Romains, l’ordre imposé par l’Empire ; le Moyen Âge, la théologie ; le siècle de Louis XIV, la raison d’État incarnée par le roi ; et nous voyons les Russes bâtir une mesure matérielle et les Allemands une mesure populaire, qui ne sont encore que des raisons d’État, perfectionnées infiniment par la technique et par la propagande. En somme, il n’y a guère que deux types de mesures : le principe spirituel ou le cadre institutionnel. Le grand prestige de l’Église catholique, et son miracle, ce fut d’unir entre ses mains, durant des siècles, l’autorité spirituelle et le pouvoir organisé. Nous ne reverrons pas ce miracle.

« C’est que nous héritons d’une faillite sociale, c’est-à-dire d’une culture et d’une économie qui n’osent plus déclarer de mesure commune depuis cent cinquante ans déjà. Nous assistons à des essais de reconstruction qui se fondent par exemple sur la technique : ils pourront bien produire des millions de machines, mais ils seront impuissants à les utiliser pour l’homme, au bénéfice de son humanité. Secondement, ils seront impuissants à restaurer le prestige de l’Europe, qui tenait à l’esprit créateur de ses élites intellectuelles. […] C’est l’esprit seul qui nous sauvera, et non l’État, l’esprit autoritaire et incarné, l’esprit qui crée et qui éduque. […] On oublie trop souvent aujourd’hui que c’est la volonté d’incarnation de la vérité qui est « l’âme » de l’Europe. Ce n’est pas la science qui a fait l’Europe, mais c’est l’Europe qui a fait la science. Et c’est parce que l’Europe a exporté sa science là où son âme ne rayonnait plus, que le monde se retourne vers elle et la menace. »
Extraits de La mesure occidentale, Éléments d’une morale de la pensée.
Denis de Rougemont
Penser avec les mains
Nouvelle édition
Collection Idées
Gallimard, 1972, Paris
ISBN 2070352668
 
 

Edité le : 22-04-04
Dernière mise à jour le : 05-11-08