Aller en Corée du Nord, le pays le plus fermé au monde, c'est forcément un voyage qui reste incertain jusqu'à la dernière minute. Pour notre équipe, ce départ s'est préparé pendant 8 mois. Nous avons pris contact avec les Coréens du Nord pour la première fois en mai 2008 en exposant notre projet : celui de faire un film sur la culture à l'occasion du 60e anniversaire de la République Démocratique Populaire de Corée. Tout semblait être organisé du côté des Coréens, de notre côté nous avions pris nos dispositions, acheté nos billets d'avion. Mais finalement, trois jours avant notre départ, les Coréens ont annulé le voyage avec un simple fax, sans explications.. Nous avons décidé de garder espoir, car nos hôtes affirmaient en même temps qu'il ne s'agissait pas d'une annulation définitive, mais uniquement d'un report. Deux jours plus tard, nous apprenions que le général Kim Jong-Il avait subi une attaque en août 2008 et qu'il ne s'était pas montré à la tribune lors des festivités que nous étions censés filmer. Etait-ce pour cette raison-là que le régime ne voulait surtout pas accueillir des journalistes étrangers? Nous ne le saurons jamais, ce ne sont pas des questions qui se posent une fois que vous êtes sur place. On le sait, aller en Corée du Nord, ce n'est pas donné à tout le monde. Voilà pourquoi, après deux mois de ‘’silence radio’’ total, nous étions fous de joie lorsque nous avons reçu par e-mail une nouvelle invitation.
Cette fois-ci, on nous proposait de faire notre film pendant le festival de printemps, organisé au moment de l'anniversaire du président défunt Kim il Sung. Nous avons évidemment sauté sur l'occasion pour enfin mettre les pieds dans le pays le plus fermé au monde. Comme la coutume l’exige lors d’un voyage en zone difficile, nous avons averti le Quai d'Orsay de notre départ. La réponse fut claire : la France n'entretient pas de relations diplomatiques avec la Corée du Nord, il n'y a pas d'ambassade française, “vous y allez à vos risques et périls”. Dernière consigne: “Faites très attention à ce que vous dites.”
Comme il est impossible d'acheter des billets pour Pyongyang à Paris, nous étions censés les acheter au guichet Air Koryo, une fois arrivés à Pékin. Notre première occasion de constater à quel point ce pays était un cas à part et isolé sur le plan international, c'était à l'aéroport de Roissy, lors des formalités pour déclarés le matériel de tournage. Réponse du douanier : il n'est pas possible d'emmener du matériel de tournage en Corée du Nord parce que le pays est sous embargo. Emmener des caméras et des équipements de son, sans même l'intention de les vendre sur place, équivaut à importer un savoir-faire, donc à enfreindre les lois internationales sur l'embargo. Après 45 minutes de négociations, le douanier français un peu zélé nous a apposé le tampon sur les papiers nécessaires. Une première mise en bouche de ce qui pouvait nous attendre....
Le premier contact avec la Corée du Nord était l'aéroport de Pékin, au guichet d'Air Koryo. C'est là que j'ai vu de mes propres yeux, pour la première fois, des «vrais» Nord-Coréens dans ce fameux ensemble couleur kaki, que le général affectionne tant, ainsi que le badge à l'effigie des dirigeants. Ils se distinguaient nettement des autres passagers par cet accoutrement. Les autres passagers avec qui nous allions partager le vol : un groupe de touristes issus de plusieurs pays européens, emmenés par un tour opérateur britannique et un groupe de Russes que nous allions d'ailleurs retrouver dans notre hôtel. Nous comprendrons plus tard, que les festivités du printemps représentent un des moments privilégiés pour le régime : l’occasion d’entrouvrir les frontières et de laisser entrer quelques étrangers. Ces étrangers, nous les avons tous retrouvés parmi le public lors des spectacles que nous avons filmés. A notre grand étonnement, l'avion est très moderne. Seule l’annonce de bienvenue “Welcome du Juché-oriented Korea !” diffusée sur les écrans ne laissait aucun doute sur notre destination : la Corée du Nord, le dernier pays stalinien au monde.