23/03/10
Des vacances, oui, mais écologiques !
Les touristes allemands font du rafting au Costa Rica, de l’alpinisme au Pérou et ils traversent la Mongolie en train. Ils sont de plus en plus exigeants, de plus en plus individualistes – et depuis quelque temps, ils font aussi volontiers vibrer la corde écologiste.
« Nous avons découvert le Pérou autrement que d’autres vacanciers, plus beau, plus proche ». Ce couple d’Allemands est enthousiaste. Pendant un mois, ils ont sillonné l’Amérique du Sud en compagnie d’un organisateur du Forum anders reisen (Forum voyager autrement). Lever de soleil sur le Machu Picchu, cuisine du cru chez l’habitant au lac Titicaca. Certes, cette appréciation reste très personnelle, mais la tendance se précise. Si l’on en croit l’analyse récente de la Forschungsgemeinschaft Urlaub und Reisen (organisme de recherche sur les vacances et les voyages - FUR), les Allemands sont des voyageurs de plus en plus « professionnels » mais aussi de plus en plus exigeants. Les touristes en villégiature dans un village des Philippines, dans les forêts canadiennes ou dans un vignoble toscan ont une chose en commun : la quête de l’authenticité.
Le Forum anders reisen, qui réunit quelque 130 voyagistes, offre depuis une décennie des séjours qui « s’adressent aux sens ». C’est ainsi que les désigne Rolf Pfeifer, gérant du forum. « Mais ce n’est pas cela qui est nouveau – c’est l’alliance de ce plaisir avec une exigence éthique, écologique et solidaire. C’est cela qui fait de ce concept quelque chose de si spécial ». Le mot est lâché : tourisme durable. « Depuis que fait rage le débat sur le réchauffement climatique (2007), la discussion sur le tourisme écologique prend de l’ampleur » ajoute l’ingénieur Rolf Pfeifer, qui travaille depuis des années sur l’environnement. C’est lui qui, avec d’autres, a inventé « atmosfair », une organisation qui permet aux utilisateurs des lignes aériennes d’investir volontairement dans des projets de lutte contre le réchauffement climatique dans les pays en développement. « Avant le grand débat sur le réchauffement, ‘atmosfair’ n’avait pas beaucoup d’adeptes ». Aujourd’hui, l’écologie est positivement connotée, ‘atmosfair’ est devenue une entreprise autonome, et de surcroit un « modèle économique qui rapporte ». L’étiquette « écologique » fait actuellement vendre n’importe quoi, de la viande hachée hard discount au tourisme cinq étoiles. Les grandes voyagistes le savent et en profitent, ils mettent leur site internet en lien avec ‘atmosfair’ pour se donner une touche verte.
Wolfgang Günther, biologiste à l’Institut für Tourismus in Nordeuropa (Institut pour le tourisme en Europe du Nord - NIT), souligne que le tourisme écologique n’est pas une appellation protégée. « Et comme cette notion est abusivement utilisée à des fins publicitaires, personne ne sait plus ce qu’elle recouvre ». Une question de principe s’impose en outre : est-ce encore du tourisme écologique que de se rendre dans un autre continent pour visiter des paysages magnifiques qui mériteraient d’être protégés ? Ne vaudrait-il pas mieux choisir une randonnée dans les Alpes ou un tour à bicyclette le long du Danube ? Actuellement, outre le Forum anders reisen, il existe une multitude de voyagistes qui conjuguent destinations lointaines et projets écologiques : ils envoient leurs clients par avion dans des paradis nouveaux et redistribuent une partie de l’argent en l’investissant dans un projet local de protection de la nature. Ce type de tourisme répond parfaitement aux attentes d’une couche sociale dont les membres, aisés et cultivés, sont appelés des « Lohas » - sigle de Lifestyles of Health and Sustainability. Ces adeptes d’un « mode de vie sain et durable » privilégient deux aspects jusqu’alors considérés comme antagonistes : hédonisme et éthique.
On propose au client un maximum d’expériences en un minimum de temps ; le touriste en retire une impression d’authenticité sans se sentir coupable d’avoir nui à l’environnement ; au contraire, puisqu’il a, qui sait, soutenu l’économie locale. « Jamais on ne pourrait organiser soi-même un voyage aussi riche » s’enthousiasme une participante qui revient d’un circuit XXL à travers l’Amérique du Sud, buggies et sandboard inclus. Une tendance qui s’affirme en Allemagne. « Les touristes voudront à l’avenir faire de leurs vacances un condensé d’expériences » constate le sociologue Peter Aderhold dans son étude « Urlaubsreisetrends 2015 » (Les tendances du tourisme à l’horizon 2015). L’idéal étant de ne pas se sentir « touriste » - à l’image de ce groupe de cinq personnes qui, sous la direction d’un guide familier des lieux, est parti à la rencontre d’un clan de Navajos pour y apprendre la poterie et construire une hutte traditionnelle de sudation. Aux dires d’un participant, ils auraient vu des lieux auxquels « aucun touriste normal » n’aurait eu accès ; il se souvient aussi de « rencontres inoubliables » avec des chamanes et des vannières.
Ce type de tourisme mérite-t-il d’être étiqueté « écologique » ? Pour Rolf Pfeifer une chose est sûre : on ne peut juger du caractère utile, « durable », du voyage qu’en considérant à la fois les aspects solidaires et écologiques. Mais il va plus loin : « Dès que l’on monte dans un avion, on n’est plus dans le cadre d’une économie respectueuse de l’environnement. On ne peut plus parler de tourisme écologique. Ceux qui affirment le contraire sont des menteurs ». Il admet toutefois que cela vaut la peine de tenir compte des gains mutuels que les touristes et les peuples indigènes retirent de leurs rencontres. Et cite à l’appui le Kenya, où le tourisme a contribué à préserver la diversité des espèces.
Le tourisme de l’avenir sera-t-il plus écologique et plus solidaire ? « Malgré une conscience accrue des problèmes environnementaux, les destinations lointaines continueront d’être prisées, affirme Rolf Pfeifer, mais l’Allemagne aussi gardera son attrait touristique ». Sauf qu’on ne fait pas beaucoup de publicité, les compagnies aériennes y perdraient des clients. « Et pourtant, il y a en Allemagne tant de paysages fantastiques et de villes intéressantes ». Rolf Pfeifer vient justement de passer quelques jours de vacances à Dresde où il s’est rendu en train.
Ulrike Köppen (ARTE Magazine, juillet 2008)
Edité le : 15-07-09
Dernière mise à jour le : 23-03-10