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22/04/05

Du livre au mythe

Le traducteur français Jean Canavaggio sur quatre siécles d’errance



(Jean Canavaggio est partenaire d'interview dans le documentaire "La légende de Don Quichotte" sur ARTE le 4.3.05)



Don Quichotte a connu un succès immédiat dans toute l’Europe, du vivant même de son auteur. Ce succès, au cours des quatre siècles qui ont suivi sa publication, s’est étendu au monde entier, lui assurant une renommée universelle. Or il nous confronte à un phénomène qui n’a jamais donné lieu à une étude d’ensemble. Certes, on s’est intéressé aux imitations et aux adaptations qu’a suscitées le chef d’œuvre de Cervantès ; on a consacré plusieurs ouvrages aux interprétations successives auxquelles il a donné lieu, et en particulier à la métamorphose qui, à l’initiative des romantiques allemands, a transformé en une odyssée symbolique, chargée d’une signification transcendante, les mésaventures comiques d’un couple - celui du chevalier et de son serviteur - né de la parodie des romans de chevalerie. Mais il restait à retracer cette trajectoire dans une visée d’ensemble, propre à mettre en lumière le processus qui a abouti à la naissance du mythe de Don Quichotte.

Plutôt que de tenter un recensement exhaustif de ses multiples manifestations, mieux vaut baliser le champ au sein duquel elle s’est accomplie : un champ d’abord circonscrit à l’Espagne et au monde hispanique, qui s’est ensuite élargi à l’Europe, puis à la planète entière. Il convient aussi d’identifier les vecteurs de cet élargissement progressif : éditions et rééditions espagnoles, traductions, adaptations et imitations qui, au-delà du cercle des lecteurs, ouvrent aux aventures de Don Quichotte et de Sancho de nouveaux modes d’expression et de diffusion - théâtre, ballet, cinéma, chanson - les rendant ainsi plus proches de tous ceux qui n’ont pas un accès direct au texte. L’iconographie, comme il se doit, joue un rôle important dans ce processus : tous les dessinateurs et peintres qui ont pris pour thème les faits et gestes des héros de Cervantès, dérisoires pour les uns, pathétiques pour les autres, en témoignent à travers leurs interprétations respectives, parmi lesquelles se détachent celles que nous ont laissées des artistes tels que Goya, Daumier, Doré, Picasso et Dali.

Dans le même esprit, une attention particulière doit être accordée au regard qu’ont porté sur Don Quichotte tous ceux qui, s’inspirant librement de son exemple, ont vu en lui un texte fondateur qui a donné naissance au roman moderne : Fielding et Richardson, au XVIIIe siècle, Flaubert, Dickens, Dostoïevski, Melville, au XIXe, Joyce, Kafka, García Márquez, au XXe, ont contribué, chacun à sa manière, à mettre en œuvre ce que Harry Levin a appelé “ the quixotic principle ”, qui veut que plus le héros de roman s’entête à affronter le monde, plus celui-ci se dérobe ou se rebiffe, creusant ainsi l’écart, comique ou tragique, entre le réel et sa représentation. Résumant dans son geste cette parabole épique, Don Quichotte s’est détaché peu à peu d’un livre que ne connaissent que par ouï-dire tous ceux qui le réduisent au combat du héros contre les moulins à vent. Néanmoins, sa transfiguration, sans jamais s’abolir dans une signification immédiate, s’est opérée à partir des virtualités dont était dès le départ porteur un chef d’œuvre qui reste à jamais vivant.


Images: Stefan Matlik

Edité le : 03-03-05
Dernière mise à jour le : 22-04-05