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La Bohème en banlieue

Retrouvez la vidéo de cet exceptionnel spectacle & les coulisses de l'événement.

> Duo amoureux au 10ème étage

La Bohème en banlieue

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La Bohème en banlieue

30/09/09

Duo amoureux au 10ème étage

Et si l’opéra, loin des sièges en velours et des lustres en cristal, prenait ses quartiers en banlieue ? A Berne, c’est une barre d’immeubles qui campe le décor de La Bohème de Puccini, spectacle retransmis en direct et en haute définition sur ARTE.
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Difficile d’imaginer coulisse plus adaptée : nous sommes aux confins de la ville de Berne, au terminus de la ligne 14. Le quartier de Gäbelbach est l’une de ces cités verticales comme on en voit tant à la périphérie des grandes villes. Dans un parfait anonymat, 20 nationalités se côtoient ici, au cœur de façades de béton ponctuées de minuscules balcons. Les blocs portent les lettres de l’alphabet. C’est ici que La Bohème fait peau neuve. A quelques encablures, un centre commercial rutilant, le Westside, véritable temple de la consommation. Avec ses immenses vitres incurvées et asymétriques, l’édifice du célèbre architecte Daniel Libeskind semble l’incarnation métallique d’un extravagant solitaire, entouré d’une mer de béton.

A vol d’oiseau, le bloc B n’est qu’à 800 mètres du Westside. Pourtant, tout les sépare. C’est le décor rêvé pour La Bohème de Puccini, puisque cet opéra a pour cadre le quotidien de quatre artistes sans le sou et d’une couturière gravement malade : leurs amours furtives, leurs rêves d’une vie meilleure, mais aussi leur lutte contre la faim, le froid et la mort dans le Paris mondain du XIXe siècle. « Ici l’exigüité de l’habitat, le quotidien rétréci ; là, le rêve, les paillettes, la consommation », pour reprendre les mots de Thomas Beck, chef d’unité à la Télévision suisse. L’année dernière, la chaîne helvète avait retransmis, en collaboration avec ARTE, La Traviata de Verdi à la gare centrale de Zurich. L’ampleur du succès de ce projet culturel audacieux a incité les auteurs à en lancer un second, La Bohème, écrite par Puccini en 1896, transposée ici dans une cité d’aujourd’hui.

Des airs d’opéra pour tous. L’idée est de placer l’opéra dans le quotidien des gens, dans leur appartement, au milieu d’objets réels. « Un mélange d’opéra, de chronique sociale et d’événement médiatique » estime Thomas Beck. « De l’opéra en prime time, accessible à tous », dixit Anja Horst. C’est elle qui met en scène la production du Stadttheater de Berne dans la cité. Se glissant régulièrement dans l’écran, les présentateurs guideront le public à travers les quatre tableaux de l’opéra de Puccini, dans de courts intermèdes où ils intervieweront solistes, figurants et résidents.

« C’est lui qui a créé l’opéra de la vie de tous les jours » avait commenté dès 1925 le critique musical Adolf Weissmann en parlant de Giacomo Puccini. Et le quotidien jouera effectivement un rôle central dans la mise en scène de cette histoire tragique. « C’est la première fois que Rodolfo le poète et Mimi la couturière vivront leur passion dans un logement ouvrier », s’enthousiasme le producteur Christian Eggenberger. Le lieu n’a pas été difficile à trouver : les habitants du quartier, qui se sont montrés « ouverts et curieux » lorsqu’on les a informés du projet, ont été nombreux à vouloir être figurants.

Le choix s’est porté sur quatre appartements au rez-de-chaussée du Bloc B. En effet, les différents lieux du tournage ne doivent pas être trop éloignés les uns des autres en raison de l’enchevêtrement de câbles. Le poète Rodolfo, personnage de Puccini, investit la loge du concierge. Benoît, le propriétaire des quatre protagonistes, est installé dans l’appartement mitoyen. Il est assis devant un mur d’écrans pour surveiller tous les habitants du bloc. Mimi, qui tombe amoureuse de Rodolfo, habite elle aussi au rez-de-chaussée. D’autres caméras sont postées dans un quatrième logement, mais pour filmer cette fois de réels habitants du quartier regardant à la télévision le duo d’amour entre Mimi et Rodolfo.

Une entreprise herculéenne. « Je voulais mettre côte à côte le monde imaginaire de l’opéra et le monde réel, sans qu’il y ait contact entre l’un et l’autre », déclare Anja Horst. Tout en confessant : « Pour nous tous, c’est une première. » Puccini lui-même se plaignait de ce travail d’Hercule (« consegna erculea ») : il avait mis des années à écrire La Bohème. Cette fois-ci, les travaux ne seront pas si longs, mais il y a malgré tout quelques obstacles techniques à franchir. « L’endroit est plein de recoins, c’est un immeuble avec un dédale de pièces, des couloirs très étroits et des hauteurs énormes », explique Thomas Beck, le chef d’unité de programmes. Pour parer à toute éventualité, l’équipe de tournage a été équipée de pas moins de 21 caméras ! Mais pour le metteur en scène, les petits espaces sont aussi porteurs d’inspiration. Cela permet de rapprocher la caméra au maximum. « Aucune crainte, nous n’allons pas suivre les gens jusqu’aux toilettes, il ne s’agit pas de jouer les Big Brother ! », rassure Thomas Beck. Pour respecter un maximum de réalisme, les logements sont laissés en l’état, la disposition des meubles reste la même et aucune perruque n’est utilisée, même si les interprètes portent des costumes d’époque.

De l’art lyrique dans la buanderie. L’œuvre de Puccini n’a pas d’ouverture, mais Anja Horst prévoit un début spectaculaire, même si de nombreux aspects restent encore à définir. Pour Anja Horst, transposer la scène de la mansarde au premier acte dans une buanderie de la cave du bloc B est une idée à la fois « décalée et passionnante ». Alors qu’avec Puccini, les quatre protagonistes se blottissaient ensemble, transis de froid, sous les combles d’un immeuble parisien, on les retrouve aujourd’hui dans la chaleur d’une buanderie où tournent les machines et où les habitants étendent leur linge. C’est d’ailleurs ici que Rodolfo, le poète, détruira son manuscrit. Mais plutôt que de le brûler pour se réchauffer, il le jettera dans le tambour d’une machine à laver. L’ambiance hivernale disparaît totalement. « On pourrait acheminer de la neige artificielle, mais l’on créerait un univers factice dans un décor réel », indique Anja Horst.

Le second acte se joue dans le centre commercial Westside. Initialement, les chanteurs devaient passer par un magasin d’habillement, mais les vitrines perturbaient la retransmission. Ils n’entendaient donc plus l’orchestre dans leurs oreillettes. Actuellement, le plan prévu est le suivant : la première scène débute devant l’entrée principale puis les chanteurs rejoignent un restaurant en self service qui remplacera le Café Momus de Puccini. Placés sous la direction de Srboljub Dinić, les musiciens de l’orchestre symphonique de Berne seront installés juste en face. « Ma mission ? Réfléchir à ce qui anime les personnages et à la manière de les faire se mouvoir », précise Anja Horst, qui doit en permanence repenser l’adaptation scénique du livret dans ce nouvel espace. Elle y œuvre en étroite collaboration avec Felix Breisach, chargé de la réalisation TV. Pour chaque scène, il décidera des images et des plans qui seront diffusés.

Les deux derniers actes se joueront de nouveau au bloc B. Mais au fait, où mourra Mimi, atteinte de phtisie ? Dans l’opéra, Rodolfo voile la fenêtre de la chambre, créant ainsi un univers des plus intimistes. Mais dans la mise en scène d’Anja Horst, Mimi meurt en public, sur la grande place devant une pizzeria. S’il pleut, la scène sera jouée dans un bus de la ligne n 14. Un terminus en quelque sorte…

Teresa Pischacón Raphael pour le ARTE MAGAZIN

Edité le : 05-08-09
Dernière mise à jour le : 30-09-09