En 61, Quincy Jones ici âgé de 27 ans dirige son premier Big Band. Par quel sortilège le musicien de jazz s'est-il transformé en plus grand producteur de tous les temps? En près de 60 ans de carrière, cet homme de l'ombre, ex-trompettiste dans les clubs de striptease, collectionne les casquettes. Producteur, arrangeur, compositeur, impresario: il vise à chaque coup dans le mille.
Le palmarès
Le générique de la série télé de l'Homme de Fer, repris plus tard par Quentin Tarantino pour son Kill Bill, c'est lui!Le premier rôle de Will Smith dans la série "le Prince de Bel Air", c'est son idée.
En 85, il coproduit avec Spielberg "la Couleur Pourpre" qui décroche 11 nominations aux Oscar,
Ce magicien fait de Nana Mouskouri une diva du jazz.
Son tube "soul bossa nova" composé en 62 sert de B.O. à "Austin Power" et c'est encore lui qui mène à la baguette 46 stars américaines lors de l'enregistrement du tube humanitaire "We are the World".
Ses pouvoirs s'étendent même jusqu'en Angleterre: en 88, Quincy remixe Blue Monday pour les New Order.
Nelson Mandela est son ami et le président Clinton lui confie l'organisation de sa cérémonie d'investiture.
Et pompon sur le gâteau: Quincy est l'artiste le plus primé aux grammy awards, avec 76 nominations pour 26 victoires, un numéro gagnant à presque tous les coups.
Naissance dans le Chicago des années 30
Dans les années 30, Chicago, devient la capitale du crime organisé sous la gâchette d'Al Capone. Surnommé Scarface, le balafré, à la suite d'un malentendu réglé au rasoir, le gangster bâtit sa fortune dans les bars clandestins et les bordels qui pullulent avec la prohibition. Depuis 1920, l'état américain qui a interdit la vente d'alcool fait la chasse aux contrebandiers. Le 17 février 1933, le gouvernement signe la fin de la prohibition, mais la ville reste un coupe-gorge où les gangs s'en donnent à cœur joie.Un mois plus tard, Quincy Jones naît dans le South Side, le quartier le plus chaud de Chicago. Avec son frère cadet Lloyd, il grandit au milieu des règlements de compte dans ce ghetto qu'on surnomme le Bucket of Blood, le seau de sang.
L'arrivée de la "Jass Music" - la musique des bordels
Vingt ans avant la naissance de Quincy, un big-bang révolutionne la musique. Au cœur de la Nouvelle-Orléans en Louisiane, le quartier chaud de Storyville invente un mouvement musical dont on sent encore les effets aujourd'hui. Entre 1898 et 1917, des milliers de prostituées travaillent dans ces maisons closes. Pour attirer les clients, les mères maquerelles invitent des orchestres qui jouent une musique métissée, héritière des influences créoles de la ville. En 1913, un journal la baptise "Jass Music", la musique des bordels. Ses premières stars s'appellent Louis Armstrong, Sidney Bechet ou le pianiste Jelly Roll Morton, roi de l'improvisation. Grâce à eux, le Jazz sort de son ghetto. En 1917 à New York, un orchestre composé uniquement de musiciens blancs enregistre le premier tube de Jazz. Et dès les années 20, après la fermeture de Storyville, le jazz part à la conquête du Nord, jusqu'à Chicago où il explose. En 43, derrière l'ébouriffant Cab Calloway et les danseurs de claquettes, les frères Nicholas, le jazz entre à Hollywood avec le film "Stormy Weather".Quincy et "la musique du diable"
La première fois que Sarah, la mère de Quincy, a entendu du jazz, c'est dans la maison close que gérait son père. Pour elle cette musique reste celle du diable. Soufrant de schizophrénie, la mère de Quincy passe la majeure partie de sa vie en asile psychiatrique. Q et son frère Lloyd sont élevés par leur père. En 43, Quincy Jones Senior emmène ses deux fils à Bremerton, une ville portuaire qui fait face à Seattle, où il a décroché un travail dans les chantiers navals. Agé de 11 ans, Quincy a la révélation. Alors que l'apprenti gangster dévalise une MJC, il tombe nez à nez avec un piano et a le coup de foudre! L'adolescent Quincy se rue dans les clubs de Seattle. C'est là qu'il croise un jeune pianiste prodige de 17 ans qui devient son meilleur ami : Ray Charles. Le jeune Quincy se met à la trompette et fait ses premiers bœufs avec Ray Charles. À 14 ans, il intègre son premier orchestre de jazz et touche son premier cachet: 7 dollars! Dans cette période d'après guerre, les Big Bands de Duke Ellington, Count Basie ou du vibraphoniste Lionel Hampton mènent la danse.Premier contrat, première tournée
En 51, à 18 ans, Quincy réalise son rêve, il est embauché dans l'orchestre de Lionel Hampton pour une tournée géante de trois ans à travers les Etats-Unis. Le Big Band écume plus de trente états américains avec un détour par l'Europe. Surtout, il traverse le Sud raciste, comme à Miami où s'affichent les pancartes "interdits aux noirs" ou "réservés aux blancs". Un soir, en Virginie, Quincy est même contraint de dormir dans un funérarium, aucun hôtel ne les acceptant.En 53, Quincy plaque l'orchestre d'Hampton pour faire son pèlerinage au club new-yorkais du Birdland, pivot du Bebop. 10 ans plus tôt, Charlie Parker et Dizzie Gillespie ont inventé ce jazz rapide, affranchi des contraintes du Big Band et qui fait la part belle à l'improvisation. Une révolution qui aiguise l'appétit de Quincy.
Du Bebop aux cours de Nadia Boulanger
Son éclectisme, Q le doit en partie à son mentor Dizzy Gillespie. En 56, âgé de 23 ans, Quincy est engagé dans le Big Band de Dizzy, pionnier du jazz afro cubain pour une tournée mondiale. Dans leur périple en Amérique du Sud, l'acrobate de la trompette et Mister Jones croisent Lalo Schifrin, et le parrain de la Bossa Nova : Antonio Carlos Jobim. L'argentin Lalo Schifrin compositeur de la B.O. de "Mission Impossible" ou de "Bullit" conseille alors au jeune Quincy d'aller en France suivre les cours de Nadia Boulanger dont il fut l'élève. Un an plus tard, Q file à Paris et s'inscrit aux classes de la chef d'orchestre, Dans son école des fans, l'équivalent de l'Actor Studio pour les compositeurs, Nadia Boulanger compte parmi ses élèves Georges Gershwin, Michel Legrand, Philip Glass ou le compositeur de "West Side Story": Leonard Bernstein.Le faiseur de tube
Quincy est embauché en 61 comme vice-président du label Mercury, une nomination qui fait de Q le premier afro américain à occuper ce poste. Il met alors à profit son expérience de directeur artistique acquise dans le label du français Eddie Barclay en 57. Le trompettiste Quincy endosse un nouveau rôle, celui de faiseur de tube. Premier servi, son pote d'enfance Ray Charles. Quincy choisit Leslie Gore, 17 ans, et fait mouche. Pour assurer un impact maximum à "It's my party" Q l'arrangeur double la voix de la chanteuse à l'enregistrement.Il décroche en 63 le premier d'une longue série de disques d'or : Sarah Vaughan, Ella Fitzgerald, Count Basie, Nina Simone, Sammy Davis Junior, Quincy Jones devient l'arrangeur aux doigts de fée.
Quincy cuisine les hits
Si Quincy Jones collectionne les tubes comme d'autres les timbres postes, c'est qu'il a un flair surdéveloppé. Que ce soit dans le jazz, la soul, la pop ou le funk comme avec Georges Benson, Quincy cuisine les hits à toutes les sauces. En 64, Frank Sinatra en fait l'expérience. Le super producteur revisite alors pour le crooner "Fly me to the moon" composée 10 ans plus tôt par Bart Howard. La magic touch de l'arrangeur Quincy transforme la valse en swing aux petits oignons. Quincy devient le chef d'orchestre de son idole le pianiste Count Basie pour une série de concert de Sinatra à Las Vegas. Le natif du ghetto de South Side Chicago se rapproche de son rêve: Hollywood.La citadelle hollywoodienne
Cette même année, Quincy gagne le jackpot, non pas dans les casinos de Vegas, mais en signant sa première bande originale. Le réalisateur Sidney Lumet impose aux studios que la musique de son film "Pawnbroker", prêteur sur gage, soit composée par Quincy Jones. Avec Benny Carter, il fait partie des premiers musiciens noirs à intégrer la citadelle hollywoodienne.En 67, Quincy signe la musique de "In Cold Blood", "De sang froid" et décroche sa première nomination aux Oscars. Q signe plus de 60 bandes originales de films, surfant de la comédie au western en passant par le polar et des chefs d'œuvre comme "Dans la Chaleur de la Nuit" composé pour Ray Charles.
Cumul des mandats
Adepte du cumul des mandats, Quincy, en marge de sa carrière de producteur, arrangeur, compositeur, roule aussi en solo. En un demi siècle, il compose plus de 20 albums s'attaquant à tous les genres du Bebop au Hip Hop. En 89, Q mobilise sa dream team pour l'album "Back on The Block": Ella Fitzgerald, Miles Davis, Chaka Khan, Ice-T ou Ray Charles sont de la partie!Tout au long de sa carrière, Quincy refuse de se laisser enfermer, goûtant aussi bien aux joies de la composition classique qu'au plaisir du son synthétique.
En 83, son ami Herbie Handcock, ancien pianiste pour Miles Davis lui ouvre les portes de son studio. Dans cette véritable caverne d'Ali Baba digitale, Handcock vient d'enregistrer "Rock It", le premier tube à base de scratch. 6 ans plus tard, Quincy Jones se sent comme un poisson dans l'eau quand il entame un rap endiablé avec son fils, producteur à l'époque d'Ice Cube, LL Cool J ou Tupac Shakur.
"Les artistes noirs ne font pas vendre"
En 83, le super-producteur sait qu'il joue gros. Son protégé, Michael Jackson tourne "Thriller" le clip qui va le propulser au top avec plus de 110 millions de copies vendues à ce jour : le plus gros succès de tous les temps pour un disque! Quincy rencontre pour la première fois Jackson en 78 sur le tournage de la comédie musicale "The Wiz" dont il réalise la B.O. Michael y fait ses débuts au cinéma au côté de Diana Ross dans cette adaptation du magicien d'Oz au casting 100% afro américain. L'année suivante, pressé par Jackson, Q accepte de produire l'album "Off the Wall". Trois ans plus tard, les deux refont la paire et mitonnent l'album Thriller.Si selon la légende pendant l'enregistrement de "Beat It", les enceintes prennent feu, c'est "Thriller" qui pulvérise les charts! Michael la tornade funky devient la première super star planétaire noire. Ironie du sort, trois ans plus tôt le magazine culte américain Rolling Stones lui avait refusé la couverture prétextant que les artistes noirs ne faisaient pas vendre.
Aux Grammy Awards, "Thriller" rafle la mise!
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Références
Extraits montrés dans l'émission"Jazz Icons: Dizzie Gillespie – Live in 58 & 70" chez TDK / Integral Distribution
"Jazz Icons: Quincy Jones - Live in '60" chez TDK / Integral Distribution
"Nadia Boulanger, Mademoiselle" chez Ideale Audience International
"History, Past, Present & Future" Michael Jackson chez Sony Music Video
Biographies
"The Complete Quincy Jones : My Journey & Passions: Photos, Letters, Memories & More from Q’s Personal Collection"de Quincy Jones, Maya Angelou et Clint Eastwood
chez Insight Editions
"Q: The Autobiography of Quincy Jones" de Quincy Jones
chez Harlem Moon
"Quincy" de Quincy Jones
Traduit de l’américain par Mimi et Isabelle Perrin
aux éditions Robert Laffont
Dans "Quincy", "Monsieur Q." lui-même nous livre le récit à cent à l’heure d’une existence hors du commun, avec franchise et passion…
DVD
"Jazz Icons: Quincy Jones - Live in '60"chez TDK / Integral Distribution
"Listen Up!: The Lives of Quincy Jones"
d'Ellen Weissbrod
chez Warner Home Video
"Quincy Jones: 50 Years in Music - Live at Montreux 1996"
chez Eagle Rock Ent
Liens
- Le site officiel de Quincy Jones
- The Quincy Jones Music Publishing
- Quincy Jones au festival de Montreux
A lire
"Jazz Life - A la recherche du jazz, un voyage à travers l'Amerique de 1960"de William Claxton et Joachim-Ernst Berendt
Chez Taschen









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