Nicolas Trespallé : Quand vous avez réalisé From Hell, aviez-vous conscience de faire une œuvre majeure de l’histoire de la BD ?
Eddie Campbell : Non, pas du tout. Je me disais que c’était très bien de travailler avec Alan Moore. Au départ, j’étais surpris que personne ne fasse attention à From Hell. Nous avons travaillé pendant deux ans avant d’obtenir un peu d’attention. Et c’était grâce à Alan Moore. Comme il avait décidé de ne plus travailler avec des gros éditeurs, nous voulions le publier nous-même ou le faire faire par de petits éditeurs. C’était une période étrange pour les comics, mais tout s’est bien terminé. Je n’aurais jamais imaginé que cela devienne une œuvre si importante. Nous en avons vendu 150 000 exemplaires à ce jour.
Nicolas Trespallé : Comment s’est passée la collaboration avec Alan Moore?
Eddie Campbell : Ses scénarios sont exigeants. Alan Moore écrit cinquante lignes pour décrire une image. Il n’y a pas de place pour y mettre ses propres désirs. Il demande à ce que l’on reste toujours proche de son scénario. Si on change des choses ou si on improvise, l’histoire risque sortir de la route et aller droit dans le mur. Il faut de la discipline. J’étais d’accord avec ça. Pour moi, c’était donc facile. Je crois que lorsque Alan écrit pour les gens d’Image (maison d’édition mainstream spécialisée dans le super-héros, ndlr), il n’y a pas autant de discipline. Ils veulent d’abord dessiner des grands types qui se battent et pas une vraie histoire.
Nicolas Trespallé : La publication de From Hell s’est étendue sur 10 années. Etait-ce difficile de gérer ce projet ?
Eddie Campbell : Oui. Trois éditeurs ont fait faillite avec nous. Et à chaque fois, il fallait en trouver un autre. Finalement, je l’ai publié moi-même. Je suis heureux de l’avoir fait. C’est une des meilleures choses que j’ai jamais faites. J’aime garder le contrôle sur certaines choses. L’artiste sait souvent ce qui est le mieux pour lui. Certains sont des idiots. Ils laissent leur travail à n’importe qui. Ce genre de fonctionnement ne me satisfait pas.
Nicolas Trespallé : Vous travailliez alors exclusivement sur ce comics ?
Eddie Campbell : Je faisais plusieurs autres choses dans le même temps. J’ai fait Bacchus, le dieu du vin qui est édité en Espagne et en Italie, mais pas en France. J’essaie de trouver un éditeur intéressé ici. Mais je n’ai encore trouvé personne. J’espère aussi qu’on achètera mon œuvre autobiographique. Pour le moment, seul From Hell a été publié en France.
Nicolas Trespallé : A propos du comics Bacchus, j’aimerais savoir ce qui vous intéressez dans ce dieu de la mythologie.
Eddie Campbell : J’ai toujours rêvé de faire un comics avec les Dieux à l’image de Jack Kirby. Je souhaitais faire une grosse histoire avec des divinités issues de différents pays, de divers lieux exotiques du monde, des îles grecques, d’Italie, d’Amérique du sud, comme Corto Maltese. J’avais une idée vague autour d’un personnage, mais je ne l’aimais pas trop. Puis, j’ai pensé utiliser le dieu grec Bacchus. Il a 4000 ans, il a des relations extatiques…
Nicolas Trespallé : Je crois savoir que Hugo Pratt appréciait particulièrement votre travail et souhaitait vous rencontrer peu avant de disparaître. Vous aviez un projet commun ?
Eddie Campbell : Je n’ai jamais su pourquoi il désirait me voir. Hugo voulait juste me parler. Je ne connaissais pas la finalité.
Nicolas Trespallé : Vous êtes un grand admirateur de son œuvre...
Eddie Campbell : Je ne l’ai jamais beaucoup lu, mais j’aime beaucoup son style. Il est très beau. En particulier, ses couleurs à l’aquarelle sont splendides.
Nicolas Trespallé : C’est plutôt surprenant, Hugo Pratt était davantage réputé pour son noir et blanc...
Eddie Campbell : J’ai essayé de rendre mon noir et blanc aussi beau que le sien. J’aime sa façon d’encrer. Au lieu d’utiliser un pinceau, il utilise le bout d’un Phoenix ou d’une autre plume. J’adore la façon dont il jouait avec les différentes plumes. Il était intéressé par Milton Caniff qui est l’un de mes grands héros. Je l’adore.
Nicolas Trespallé : Le silence et la manière de raconter des histoires de Pratt, vous ont-elles aussi marquées ?
Eddie Campbell : Je crois qu’il a pris ça chez Caniff. Dans ses strips, il y avait des séquences avec beaucoup de dialogues et puis des séquences muettes avec simplement du mouvement et de l’action utilisant à merveille le noir et blanc. J’aimerais mieux connaître l’œuvre de Hugo Pratt, mais elle n’est pas traduite en anglais.
Nicolas Trespallé : Que pensez-vous de l’adaptation cinématographique de From Hell ?
Eddie Campbell : (sourire) C’est pas mal... C’est un film hollywoodien. Il ne faut pas en attendre grand-chose. Alan ne l’a pas aimé…
Remerciements à Laurent Queyssi






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Dessinateur au graphisme torturé et rageur, révélé en France par l’époustouflant roman-graphique
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